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Interview François Lafargue : Les enjeux de la présence chinoise en Amérique-latine.
François Lafargue est Docteur en Géopolitique et Docteur en Sciences Politiques. Il est Professeur à l’École supérieure de Gestion de Paris et anime le séminaire Géopolitique à l’École centrale de Paris. Il est un spécialiste reconnu des enjeux énergétiques en Asie. Il est l’auteur de plusieurs articles et ouvrages notamment Demain, la Guerre du Feu. États-Unis & Chine à la Conquête de l’énergie, Ellipses, 2006.
1. Depuis quand la Chine s’intéresse-t-elle réellement à l’Amérique Latine et quelles en sont les causes?
Les relations entre la RPC et les États d’Amérique latine sont assez récentes par rapport aux relations établies avec les pays d’Afrique. Il faut attendre la visite de Richard Nixon à Pékin pour que les gouvernements d’Amérique latine se décident à franchir le pas et établissent des relations diplomatiques avec la Chine populaire : Le Mexique en 1972 puis le Brésil en 1974 ou encore la Bolivie en 1985. Les pays d’Amérique centrale et de la Caraïbe restent plus partagés, sept reconnaissent encore Taiwan comme Panama ou le Honduras. Mais l’influence de Taiwan s’amenuise, puisque plusieurs pays d’Amérique latine ont préféré se tourner vers la RPC qui offre des perspectives commerciales plus prometteuses. En juin 2007, le Costa Rica a établi des relations diplomatiques avec la RPC en échange de la promesse de la construction d’une raffinerie dans le pays. La présence de la Chine populaire ne cesse de se renforcer comme le traduisent les flux d’investissement directs étrangers et le volume des échanges commerciaux. La Chine voit dans l’Amérique latine un véritable réservoir de matières premières minières comme le cuivre (le Chili détient 36 % des réserves mondiales) et agricoles. L’Argentine comme le Brésil sont désormais les principaux fournisseurs en soja de Pékin. Naturellement la Chine s’intéresse également aux gisements d’hydrocarbures de la région, le Venezuela assure aujourd’hui de l’ordre de 5 % des importations pétrolières de la Chine.
2. Quels sont les secteurs dans lesquels la Chine investi : Est-elle dans une stratégie de recherche de marchés ou d’exploitation de matières premières. Quels sont les pays cible de la Chine et dans quelle recherche de stratégie ?
A vrai dire, les investissements chinois ne privilégient aucun pays en particulier. Le Brésil, premier marché du continent attire une grande partie des capitaux chinois investis dans la région, mais également le Pérou (pour les mines de fer, de cuivre et de zinc et qui en plus a un accès sur le Pacifique) et naturellement le Venezuela (pour les hydrocarbures et les gisements aurifères). La situation la plus particulière est le Mexique. Dans ce pays qui est pourtant la deuxième économie d’Amérique latine, les investissements chinois sont encore faibles. Un paradoxe qui s’explique par plusieurs facteurs, notamment l’interdiction faite aux étrangers d’investir dans le secteur pétrolier et la forte présence des États-Unis. Dans le secteur industriel comme la sidérurgie, les possibilités d’investissements sont plus limitées par des ressources naturelles plus faibles qu’au Brésil. L’industrie du Mexique est surtout une industrie de transformation (comme dans l’automobile) où le savoir-faire des Chinois est encore rudimentaire. Cela explique le très fort déficit commercial de Mexico avec la Chine. Dans le secteur agricole, les deux pays ne sont nullement complémentaires puisque le Mexique est également importateur de céréales comme le maïs. La Chine investit dans la région sous forme de joint-venture mais également sous forme de concessions accordées pour une durée précise.
3. Comment sont perçus les Chinois dans ces pays ?
La plupart des pays d’Amérique du Sud comme le Brésil et l’Argentine sont des pays d’immigration, qui comptent sur leur sol de fortes communautés asiatiques comme les Japonais au Pérou (de l’ordre de 100 000) ou les Chinois au Brésil. Aujourd’hui, comme d’ailleurs en Afrique, une certaine sinophobie se développe. La Chine est accusée de tous les maux notamment de la crise qui frappe le secteur textile au Mexique, à cause de la concurrence des produits made in China sur le marché nord-américain, la destination de 96 % des exportations du Mexique. La concurrence parfois déloyale des produits chinois est également dénoncée. Plusieurs gouvernements comme au Brésil et en Argentine n’ont pas hésité l’an passé à recourir à des mesures anti-dumping concernant le textile et le jouet. Le Mexique a subi aussi de nombreuses fermetures d’usines comme celles de Nec ou de Kodak, qui préfèrent s’installer en Chine. Le salaire quotidien d’un ouvrier mexicain s’établit en 2007 à 6,4 $, soit en moyenne deux fois et demi à trois fois plus qu’en Chine selon les régions. Mais les gouvernements se montrent moins critiques. La bonne santé des économies d’Amérique latine (8,5 % de taux de croissance en 2006 en Argentine, 8 % au Pérou) est principalement due au « boom » des exportations de matières premières vers la Chine
4. L’Amérique Latine était ou est historiquement la « chasse gardée des Etats-Unis ». Avec l’arrivée de la Chine peut-on envisager un bouleversement dans cet équilibre géostratégique ?
La présence de la Chine en Amérique latine doit être appréciée à sa juste valeur. En termes de stock d’IDE, la Chine reste bien loin derrière les États-Unis et l’Union européenne. Et si les flux commerciaux s’intensifient, là encore, les États-Unis et l’Union européenne restent des partenaires incontournables. Le commerce entre le Brésil et les États-Unis (49 milliards en 2007), reste deux fois plus important que le commerce sino-brésilien. Il serait plus juste de parler de rééquilibrage en faveur de l’Asie, du commerce latino-américain.
Pour les États-Unis, je pense que la menace est de deux ordres. D’une part, les exportations massives de la Chine fragilisent les économies régionales (à cause de la concurrence des produits chinois sur les marchés locaux mais également aux États-Unis). Le secteur textile au Mexique comme au Guatemala souffre terriblement de cette concurrence. Or les crises sociales amènent à une recrudescence du trafic de drogue et à une amplification de l’immigration vers l’Amérique du Nord. Dès le début des années 1990, le gouvernement américain avait conclu des accords afin d’encourager les pays d’Amérique andine à lutter contre le trafic de drogue, en échange de facilités commerciales (Loi pour la promotion du commerce andin et l’éradication de la drogue). Mais la concurrence chinoise sur le marché nord-américain risque de compromettre l’application de ces accords commerciaux et partant leur détermination à lutter contre le narcotrafic.
Maintenant également, les investissements chinois consolident à des degrés divers des régimes hostiles à Washington comme en Bolivie et naturellement au Venezuela. Ces pays voient dans Pékin un investisseur se substituant à l’hégémonie américaine. Les liens entretenus entre le Venezuela et la Chine obligent Washington à diversifier davantage ses importations en hydrocarbures.
5. La présence chinoise étant de plus en plus marquée, quelles sont les réactions à attendre de l’Europe, des Etats-Unis, éventuellement des autres pays émergents (Inde et Russie) et surtout du Brésil ?
Pour les Européens comme pour les Américains, la présence de la RPC a un avantage. Elle oblige les investisseurs européens à abandonner leur métier traditionnel comme l’extraction minière pour être plus présent dans les secteurs de services, plus rentables comme la Banque ou la téléphonie mobile où la Chine n’a guère de compétence reconnue. Par exemple, Alstom est en négociation pour construire une ligne de TGV entre Buenos Aires et Cordoba.
6. Peut-on imaginer des risques de conflits concernant le canal de Panama entre la Chine et les États-Unis ?
Pour la Chine, le canal de Panama apparait comme un point de passage vital puisque une part importante de ses importations en provenance d’Amérique latine y transite. Cet intérêt doit être relativisé. Même si la distance est plus longue, de nombreux navires notamment des tankers pétroliers partant du Venezuela empruntent la route du Cap, puis l’océan Indien pour atteindre les côtes chinoises. Un paradoxe qui s’explique par la saturation du canal de Panama et par la disponibilité des navires. Parfois les armateurs ne trouvent à leur disposition que des navires dépassant la norme Panamax donc, ne pouvant traverser le canal. L’intérêt de Panama pour la RPC est bien plus faible que le détroit de Malacca, par lequel transite les ¾ des achats en pétrole de Pékin.
Donc il parait peu probable que le canal devienne un enjeu dans les relations sino-américaine. De même si le canal de Panama a été rétrocédé au Panama, les États-Unis qui considèrent le canal comme une quasi voie d’eau intérieure, se sont vus reconnaître un droit d’intervention militaire en cas de menace sur les installations. Washington d’ailleurs ne s’est pas offusqué quand la société chinoise de Hong Kong (Hutchison) a été retenue pour devenir l’opérateur principal. De toutes les manières la marine chinoise à ce jour n’a guère de capacités opérationnelles en dehors de la mer de Chine. La question ne se pose donc pas au moins pas pour le moment.
7. Et Cuba peut-il être un enjeu stratégique pour la Chine ?
Avec Cuba dont la Chine est maintenant après l’Espagne et le Venezuela, le troisième partenaire commercial, les relations s’amplifient. L’île est l’un des principaux producteurs mondiaux de nickel et détient d’importantes réserves de cuivre et de cobalt. Plusieurs entreprises minières chinoises sont présentes dans l’île. Cuba a surtout été un allié de l’Union soviétique n’entretenant guère de relations avec la Chine populaire. Aujourd’hui l’île n’est pas un enjeu pour Pékin comme elle pouvait l’être pour Moscou. La Chine n’a ni besoin d’une base militaire pour frapper le territoire américain ni de relais pour porter la révolution dans l’Amérique latine ! A cause de l’incertitude institutionnelle, il semble que la Chine soit très prudente, soucieuse de ne pas provoquer une crise diplomatique avec Washington.
8. Quel serait le nouveau profil de l’Amérique-Latine ?
Après la période sombre des dictatures militaires, l’Amérique latine a connu un processus de démocratisation, mais souvent sous contrôle étroit de l’armée. La victoire des mouvements de gauche depuis une dizaine d’années parachève ce processus de démocratisation. Je pense que le commerce avec la Chine est à première vue très positif dans la mesure, où les rentrées en devises permettent d’apurer la dette extérieure comme au Brésil, et assure une forte croissance dans la région. Il ne faut pas oublier que la plupart des pays d’Amérique latine dégagent un excédent commercial avec la Chine, même si les montants s’amenuisent chaque mois. Mais la détérioration des balances commerciales comme au Brésil (désormais déficitaire dans son commerce avec la Chine depuis 2007) est aussi le signe encourageant de la forte consommation des ménages en bien de consommations courants.
De même le dynamisme du commerce avec l’Asie permet d’envisager la construction de nouvelles infrastructures comme l’élargissement du Canal de Panama. A moyen terme, le bilan sera plus contrasté. Les pays d’Amérique latine restent cantonnés à un rôle de fournisseur de matières premières et vivent au rythme de la croissance économique de la Chine. Une situation bien dangereuse. On peut espérer que, après la Chine, l’Inde qui est en train de construire une puissante industrie prendra le relais comme acheteur de matières premières. Il faudrait que les gouvernements investissent davantage dans les industries de transformation, pour ne pas être uniquement des pays rentiers. De surcroît, les populations vont également constater que le développement de l’Asie a un impact négatif, avec la hausse du prix des carburants et de certaines matières premières comme le maïs. Les émeutes au Mexique au début de l’année 2007 l’ont tristement rappelé.
4ème de couverture de l’ouvrage : Demain, la Guerre du Feu. États-Unis & Chine à la Conquête de l’énergie, Ellipses, 2006.
De la Cordillère des Andes au Golfe de Guinée, de la mer d’Andaman aux rives de la Caspienne, les Etats-Unis et la Chine se livrent à une véritable guerre énergétique. Première puissance économique mondiale dans moins de deux décennies, la Chine désormais deuxième consommateur mondial de pétrole après les Etats-Unis, a un besoin insatiable d’hydrocarbures. Pékin et Washington partagent une même obsession, la diversification de leur approvisionnement énergétique, pour réduire leur dépendance à l’égard du moyen orient désormais trop chaotique. Les deux puissances s’affrontent en Amérique latine, en Afrique comme en Asie centrale promettant à leurs fournisseurs, soutien diplomatique, aide militaire et coopération économique. Mais cette rivalité sino-américaine doit désormais tenir compte d’un troisième acteur, l’Inde, plus discret mais non moins déterminé. La Guerre de l’Energie que fait que commencer.
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En quelques mots : Le dessous des relations Chine-Afrique
Avec une croissance à deux chiffres depuis près de 20 ans, basée sur l’exportation de produits à bas prix, la Chine s’intéresse à tous les débouchés susceptibles d’absorber sa marchandise. Si l’Afrique ne représente pas un enjeu commercial essentiel, c’est tout de même pour elle un marché intéressant. Parti de rien il y a 25 ans, la Chine est aujourd’hui le 3ème partenaire de l’Afrique. Les échanges entre l’Afrique et la Chine ne font que croître ses dernières années, pourtant le jeu est loin d’être aussi égal qu’il le semble, puisqu’en retour la part de l’Afrique dans la totalité des échanges à l’international de la Chine est inférieure à 5%.
Les relations sino-africaines sont relativement anciennes puisque la présence chinoise date du XV siècle, à l’époque ou l’amiral Zheng He, grand navigateur chinois a atteint les côtes d’Afrique de l’est. Après une longue interruption, leurs relations reprennent au XIX siècle, à l’époque ou les coolies chinois viennent travailler en Afrique. Mais les racines du récent rapprochement sino-africain sont à chercher au début des années 60. La Chine, devenue communiste, n’était pas reconnue sur la scène internationale et c’est Taïwan qui siégeait au Conseil de Sécurité. Elle cherchait, alors, sa place sur la scène internationale en développant ses relations avec les pays du sud, nouvellement indépendants. C’est ainsi qu’elle participera à la conférence de Bandoeng des pays non-alignés. Elle cherche à tisser des liens pour obtenir la reconnaissance de son statut sur la scène politique internationale. Durant cette période, partenaire de l’URSS, elle veut favoriser le développement du communisme et offre à ces pays son assistance dans de nombreux domaines. Bien que l’aide qu’elle apporte aux pays africains depuis les années 60 ne soit pas quantitativement comparable à celle des États-Unis ou de l’Union Européenne, la Chine a su exploiter de manière remarquable les avantages ainsi obtenus pour servir au mieux ses objectifs.
Il faut dire que cette stratégie sera payante puisqu’en 1971 la Chine est officiellement reconnue par l’ONU et prend ainsi la place de Taiwan au Conseil de Sécurité. Cela n’aurait pas été possible sans le vote de 26 états africains.
L’intérêt de la Chine se porte majoritairement sur les matières premières : (minerais, hydrocarbures, coton et bois). Les multinationales chinoises investissent également dans la construction d’infrastructures, tandis qu’elles y exportent toutes sortes de produits à bas coût : (textiles mais aussi des matériels de télécommunication, des produits d’équipements industriels et ménagers, des véhicules de transport). Ces produits qui prennent une place de plus en plus importante sur le marché africain ont, certes, l’avantage d’améliorer le pouvoir d’achat des populations, mais c’est souvent au détriment des industries locales. Les entrepreneurs chinois importent, en effet, les structures de production mais aussi la main d’oeuvre, ils créent donc peu d’emploi.
L’industrie cotonnière Africaine a une importance primordiale pour le secteur du textile chinois. En effet, auparavant fortement dépendante des Etats-Unis, puisque au début des années 80 elle en importait 50% de ses besoins, elle est parvenue à diversifier ses sources notamment grâce aux productions d’Afrique de l’Ouest. Elles représentaient 2% des importations chinoises de coton en 1994, et plus de 15% aujourd’hui.
L’Afrique suscite l’espoir de nombreux pays en matière d’exploitation de pétrole. La Chine y multiplie les contrats, travaillant aussi bien dans la prospection que dans l’offshore ou dans l’exploitation de champs pétroliers qui jusque-là n’étaient pas assez rentables. Cette offensive chinoise qui se traduit sur le terrain en termes diplomatique et économique, ne peut que s’accroître avec ses besoins et change profondément la donne au niveau international. Le pétrole africain représentait 30% des importations chinoises en 2006. Ce chiffre a été multiplié par 5 en moins de 10 ans. Pour la Chine autrefois autosuffisante en énergie, c’est une question cruciale pour son développement. Aujourd’hui deuxième consommateur de pétrole au monde, elle importe de plus en plus massivement son énergie, notamment d’Angola, son principal fournisseur en Afrique.
Pourtant, les raisons qui poussent Pékin a investir de plus en plus en Afrique, sont à chercher au delà des simples intérêt commerciaux. En effet, la part de l’Afrique dans le total des échanges internationaux de la Chine reste marginale en comparaison de celle de l’Europe. L’Afrique fait partie d’une stratégie de politique extérieure chinoise au niveau global. Il s’agit d’y limiter l’influence des États-Unis qui sont considérés comme des rivaux dans la course aux hydrocarbures africains, mais aussi de neutraliser le Japon, qui cherche à étendre son influence en Afrique afin d’obtenir des alliés pour s’assurer un siège permanent à l’ONU. D’autre part, augmenter son influence sur la scène internationale lui permet aussi d’isoler Taiwan.
L’attitude de la Chine pose problème aux pays occidentaux, et cela bien au-delà des questions de parts de marché. C’est son comportement peu compatible avec les règles de bonne gouvernance établies par les pays occidentaux qui gène : elle soutient souvent les « États-voyous » , comme le Zimbabwe ou encore le Soudan. Ainsi elle a soutenu le régime soudanais face aux populations du Darfour pour préserver ses intérêts pétroliers, et s’est abstenue au Conseil de Sécurité lors du vote de la résolution 1591 visant à renforcer les sanctions vis à vis du Soudan. Si ses prises de position exaspèrent parfois les états européens ainsi que les Etats-Unis, elle s’avèrent payantes et les États Africains sont, en général, favorables à la présence chinoise qui sert ainsi à la fois de contrepoids et de moyens de pressions sur l’occident et le système multilatéral.
Références :
- François Lafargue, « La Chine, une puissance africaine », Perspectives chinoises, n°90, 2005, [En ligne], mis en ligne le 27 avril 2007. URL : http://perspectiveschinoises.revues.org/document900.html. Consulté le 23 mars 2008.- Chung-lian Jiang, «La Chine, le pétrole et l’Afrique». Geopolitis, 2004. [En ligne], mis en ligne le 28 novembre 2004. URL : http://www.geopolitis.net/GEO%20ENERGIE/CHINE%20PETROLE%20AFRIQUE.pdf. Consulté le 22 mars 2008.- Christophe Perret: l’Afrique et la Chine, in Diplomatie N°24, janvier février 2007.- Valérie Niquet, « la stratégie africaine de la Chine », Politique Etrangère, N°2/2006. p.363-364.
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Quand l’Afrique rencontre le Chine
Interview de son excellence Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO, ancien ambassadeur de Madagascar en France.
Retrouvez un décryptage en version "texte" sous la 4ème vidéo.
Interview menée par Madame Valérie Fert dans le cadre du Point de Veille N°6, qui a eu lieu le 28 février à l’Ecole Militaire et qui a eu pour thème : « Intelligence économique et Affaires… Etrangères - Comparaison et mise en perspective des pratiques d’intelligence économique américaines, chinoises, européennes : exemples de leurs impacts en Afrique."
Thème abordé par vidéo
Première partie : La rencontre en l’Afrique et la Chine
Seconde partie : Ce qui se passe n’est pas un hasard mais une stratégie
Troisième partie : Décryptage de ces rencontres sino-africaines
Quatrième partie : La Chine et l’aide au financement de l’Afrique
La rencontre entre l’Afrique et la Chine
Ce qui se passe n’est pas un hasard mais une stratégie
Décryptage de ces rencontres sino-africaines
La Chine et l’aide au financement de l’Afrique
COMPARAISON ET MISE EN PERSPECTIVE DES PRATIQUES D’INTELLIGENCE ECONOMIQUE AMERICAINES, CHINOISES, EUROPEENNES : EXEMPLES DE LEURS IMPACTS EN AFRIQUE
POINT DE VEILLE N° 6
TEMOIGNAGE DE :
Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO *
Monsieur l’Ambassadeur, votre témoignage nous intéresse, non pas en votre qualité officielle, mais compte tenu de votre expérience chinoise en tant qu’Expert et Africain, natif d’un pays, Madagascar, qui a toujours entretenu avec le monde chinois des rapports étroits. Vous vous exprimez donc à titre tout à fait personnel pour un point de vue destiné à nourrir notre débat. La présence chinoise en Afrique est-elle une nouveauté ?
Certains pourraient considérer que ce n’est que maintenant que les Chinois font « irruption » en Afrique. Ils se trompent. Il faut d’abord bien se convaincre que, contrairement à une image trop répandue, le Chinois n’est pas « que » agriculteur. Il est aussi marin. Ainsi, dès le début du 15ème siècle à l’époque faste de la dynastie des Ming et bien avant les découvreurs portugais, le pavillon chinois s’imposait déjà, notamment avec le grand navigateur Zhen He, dans les mers de la Sonde, de l’océan indien et, à l’ouest jusqu’aux côtes de l’Afrique orientale et australe. Pour le commerce, bien sûr. Mais aussi, et surtout, dans une démarche de découvreur et de messager de la civilisation chinoise que les échanges avec le monde persique et l’Islam vont par la suite accentuer. Ainsi, très tôt la Chine a-t-elle acquis de l’Afrique une connaissance certaine qu’ensuite les vicissitudes de sa propre évolution historique ont quelque peu effacé jusqu’à notre époque contemporaine.
Aujourd’hui, la Chine qui peut se prévaloir d’une « mémoire africaine » redécouvre donc l’Afrique, bien sûr sous un jour nouveau mais pas nécessairement sous le seul prisme des intérêts économiques comme on a trop tendance à le croire ou à le faire croire. Il y a une véritable approche africaine de la Chine, qui prend différentes formes. Au départ, certes pour renforcer sa posture stratégique face à l’Occident et à l’ancienne URSS, mais aussi pour se racheter de l’image désastreuse que risquait de provoquer en Afrique les manifestations hostiles des étudiants chinois de Tian’Anmen contre les boursiers africains, dès le début des années 1990 les plus hauts dirigeants chinois firent des tournées dans différents pays d’Afrique, à commencer par le Maghreb, ce continent africain étant désormais promu au rang de partenaire d’une Chine en train d’élaborer une nouvelle vision globale des affaires internationales. C’est donc d’abord par le biais diplomatique pur, et en sa fondant sur des relations amicales avec les dirigeants africains, que durant pas moins de dix ans, de 1990 à 2000, la Chine a tissé patiemment sa toile relationnelle en Afrique pour y marquer durablement sa présence. Les relations proprement économiques, se caractérisant par des échanges commerciaux encadrés et des investissements directs chinois sur le continent africain, ne viendront qu’après comme étant une « suite naturelle ».
Pensez-vous qu’il y ait des points de rencontre culturels entre l’esprit chinois et l’esprit africain ?
Question difficile, car je n’ai aucune qualité pour y répondre. Mais, d’instinct j’observe que la Chine comme l’Afrique se caractérisent par la diversité de leurs cultures. Par contre, il y a certainement des références spirituelles, philosophiques et culturelles africaines et chinoises qui peuvent se mettre en parallèle. Elles se situent essentiellement dans le rapport à la société et à l’Humain. A titre d’exemple, il m’apparaît qu’en Chine comme en Afrique la notion d’ « individu » ne se conçoit que par rapport à sa place, à son rôle, dans la collectivité, soit familiale, soit sociale. C’est ainsi que traditionnellement il n’est pas de mise que l’ « individu » ait une posture le distinguant de trop de son groupe « naturel ». Cette sorte de conformisme moral et social est nécessaire à la cohésion sociale et à un code comportemental utile à une forme d’harmonie recherchée. Quant au genre humain, notion moderne s’il en est puisqu’il constitue désormais la référence universelle, tant le Chinois que l’Africain s’y trouvent à leur aise. L’interpénétration du genre masculin et féminin se conçoit parfaitement, l’un allant de pair avec l’autre, et l’un se construisant avec l’autre. Ici également, l’opposition et la contradiction ne sont pas de mise.
Ceci étant, loin de moi l’idée qu’à travers ces notions apparemment communes se dégagent des conceptions forcément communes. La Chine et l’Afrique ont développé des civilisations si différentes et de façon si séparée. Par contre, je souligne qu’à travers leur histoire respective, la Chine et l’Afrique ont assimilé différents apports allogènes à une source commune, en particulier par l’Islam, et ceci constitue certainement autant de facteurs de rapprochement culturel, voire spirituel et civilisationnel. A cet égard, je voudrais évoquer les liens existant entre le monde chinois - et, par extension asiatique, sachant que ce monde asiatique est fortement imprégné par la civilisation chinoise, y compris jusqu’en Asie du Sud-Est – et l’Afrique orientale. Je me réfère à nouveau aux incursions maritimes chinoises dans l’Océan indien occidental depuis le 15ème siècle pour souligner le fait qu’à travers le commerce avec certaines contrées africaines baignées par cet océan des transferts culturels chinois ont eu lieu. Le sens inverse est moins certain. Toujours est-il qu’à propos notamment de ces contrées, spécialement les îles de l’océan indien occidental, il n’est pas exagéré d’évoquer une forme de culture afro-asiatique bien vivante et dont certains se prévalent d’ailleurs au quotidien sur le plan culturel. Sur un autre plan, cet esprit afro-asiatique a trouvé une traduction éminemment politique puisque c’est sur cette base qu’à l’occasion de la conférence de Bandoeng en 1955 a pris racine le mouvement des non-alignés et de la lutte contre le sous-développement dans lequel pays asiatiques, au premier rang desquels la Chine, et africains se sont retrouvés unis dans une solidarité idéologique qui, de façon spectaculaire, se retrouve revitalisée à l’occasion du premier Forum sur la coopération sino-africaine qui s’est tenu à Pékin en octobre 2000.
C’est dire que, pour toutes ces raisons au niveau de la conscience vécue, j’incline à penser qu’en effet il y a des points de rencontres culturels – dans le sens le plus large du terme - entre l’esprit africain et l’esprit chinois.
Comment imaginez-vous l’avenir de la Chine en Afrique sous ses différents angles : économiques, politiques, culturels… ?
La réponse à votre question se déduit naturellement des faits que j’ai rappelé. Il est indéniable que les relations de la Chine avec l’Afrique sont appelées à se renforcer rapidement. C’est avec patience, méthode et intelligence que la Chine a su gagner la confiance des Africains, en ayant par ailleurs posé tous les jalons d’une relation durable. A l’issue du premier Forum sur la coopération sino-africaine une Déclaration de Pékin a été adoptée à l’unanimité aux termes de laquelle les parties s’engagent à promouvoir des programmes de coopération dans des domaines-clés : économie, commerce, finance, technologie, transport, environnement et tourisme. Un processus de suivi des décisions prises a été mis en place au moyen de comités d’action, de conférences ministérielles ou de réunions d’ambassadeurs et d’experts. A cet égard, en Novembre 2002 s’est tenu à Addis-Abeba une rencontre très importante avec des résultats tangibles : institutionnalisation des Forums sino-africains ; accentuation et extension, notamment en lien avec le NEPAD, des programmes de coopération sur le plan économique et social. Parallèlement, la Chine annule unilatéralement les dettes des pays africains les plus pauvres et réduit certaines autres.
L’intensification de la coopération sino-africaine se poursuit avec une autre étape d’importance : le récent Sommet Chine-Afrique de Novembre 2006 au cours duquel le Président HU JINTAO a pu annoncer l’offre par la Chine d’un véritable partenariat stratégique à l’Afrique, manière également de conjurer les reproches sur un supposé néocolonialisme chinois. Cette offre a immédiatement trouvé sa traduction par la mise en place d’un Fonds de Développement Chine-Afrique doté d’un milliard de dollars destiné à financer le commerce et l’investissement des entreprises chinoises en Afrique. Récemment en Mai 2007, la Chine a nommé un « Monsieur Afrique » en la personne de LIU GUIJIN, visant spécialement à concurrencer en Afrique la coopération européenne. Celui-ci a, de façon significative, affirmé que la Chine, pays en développement et du sud, « comprend mieux les besoins » des Africains et y répond de façon plus adéquate par une forme de coopération sud-sud. Ajoutez à cela que l’aide chinoise ne s’embarrasse pas de conditionnalités politiques ou par référence aux droits de l’Homme et que sa pratique des taux d’intérêts bancaires défie toute concurrence. Je signale au passage, pour avoir longuement étudié la question, que la conception chinoise de la démocratie et des droits de l’Homme, qui récuse toute forme d’universalisme, obéit à d’autres critères inspirés par ses propres standards philosophiques.
La Chine s’est ainsi forgée en Afrique un avenir certain en y mettant le paquet, si j’ose dire. La réalité force à considérer que la présence chinoise en Afrique est bien perçue par les Africains tant que les Chinois maintiennent leur effort, comme ils s’y attèlent, d’une compréhension bienveillante. Y a-t-il un prix à payer, quand et sous quelle(s) formes ? Rien de précis ne peut se formuler à cet égard pour l’instant. Il est cependant certain que sur le plan diplomatique, tant par rapport au cas de Taïwan que dans le long processus d’affirmation de l’influence chinoise sur les grandes questions internationales sur lesquelles la Chine se trouve confrontée aux plus grandes puissances, pour l’appui également à ses initiatives au sein des Nations Unies comme des institutions onusiennes, la Chine a besoin des voix africaines. Bien entendu, reste que la Chine est fortement intéressée par les énormes ressources énergétiques de l’Afrique, mais quelle autre grande puissance, mise à part singulièrement la Russie – pour l’instant -, ne s’y intéresse pas ?
Aux Africains donc de ne point se laisser abuser et de trouver un équilibre entre leurs différents partenaires…Les Africains ne gagneraient rien, en effet, à vouloir jouer la Chine contre leurs partenaires « traditionnels », si tant est qu’une telle tentation germe dans certains esprits. Ensuite, il convient de considérer la Chine comme un nouveau partenaire du développement de l’Afrique, ce qui constituerait pour ce continent une réelle chance, à condition toutefois:
- D’éviter que les investissements chinois créent des situations de confrontation, des positions monopolistiques et aboutissent à imposer des conditions contraires à l’intérêt national ;
- D’encourager la création de joint-ventures impliquant différents investisseurs, ce dans un souci d’équilibre et de dividendes économiques et sociales au profit des nationaux;
- D’intéresser différents bailleurs de fonds d’autres pays partenaires dans les projets à dimension stratégique.
Il est impératif qu’aux yeux des Chinois l’Afrique ne soit pas perçue comme un nouvel Eldorado des temps modernes où tout et n’importe quoi est permis. Cela suppose, en somme, que chacun des pays africains développe une politique économique et sociale forte, claire, précise, efficace, déterminée où l’Etat joue son rôle régulateur et d’orientation en laissant cependant jouer le principe d’une libre et saine concurrence dans les différents secteurs économiques, et qui se traduise par une articulation et une programmation sur le moyen et le long termes avec des choix prioritaires ainsi que la mise en place des institutions propres à mettre en œuvre une vision nécessairement stratégique.
Propos recueillis à Paris, le 28 février 2008
* Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO, Ambassadeur de Madagascar, est Sinisant diplômé supérieur de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris, Avocat et Enseignant universitaire spécialiste de la Chine en matière institutionnelle et juridique.
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