Général Daniel Schaeffer : La pratique de l’Intelligence Economique par les chinois

15 avril, 2007

Interview dans le cadre de la newsletter sur la pratique de l’Intelligence Economique par les chinois

Saint-Cyrien, spécialisé en chinois et en relations internationales, le général (cr) Daniel Schaeffer a, dans la deuxième partie de sa carrière, notamment occupé 3 postes d’attaché de défense en Asie (Thaïlande, Vietnam et Chine). A l’issue de son service actif, il a monté son propre cabinet de « Conseil en stratégie d’entreprise à l’International », dont les activités sont centrées sur la Chine et le Vietnam, avec l’objectif de faire bénéficier les entreprises européennes de son expérience de terrain.

Général Schaeffer, quelles sont les ambitions et objectifs de la Chine en matière d’innovation et de développement technologique ? Comment entend-t-elle y parvenir ?

Les Chinois ont spécifiquement défini ces objectifs au travers de directives claires et strictes de deux ordres : des directives économiques et des directives pour les sciences et la technologie. L’objectif fixé est, selon les cas, soit d’approcher des niveaux atteints par les Occidentaux, soit les égaliser, voire les dépasser. Il s’agit en outre de rentabiliser les travaux de R&D en les transformant en produits industrialisés. Dans les faits, cela se traduit par le lancement de plusieurs programmes -j’insiste bien, sur plusieurs-, dont les principaux sont le Programme de recherche et de développement des « technologies clés » (1982), le Programme de Recherche et de Développement des "Technologies de Pointe", ou programme 863 (mars 1986), et le programme Torch (1988). Pour ce qui concerne les hautes technologies, ce sont ces deux derniers programmes qui sont les plus importants.

Parce que les Chinois, pour des questions de moyens, n’avaient pas encore, à la fin des années 80, la capacité de faire effort partout, les axes prioritaires de travaux alors fixés par le programme 863 ont été - et le sont encore : les systèmes spatiaux, les lasers grande puissance, les systèmes automatisés de contrôle, les biotechnologies, les systèmes d’information et la microélectronique, l’énergie, les nouveaux matériaux ; autant d’axes qui ont été confirmés lors de la Conférence nationale de janvier 2006 sur les sciences et la technologie. A cette occasion sont venues s’ajouter les nanotechnologies.
Quant au programme Torch, il est à l’origine de la création des Zones de Développement Industriel des Hautes Technologies (ZDIHT), destinées à rentabiliser les découvertes chinoises, mais aussi à constituer de véritables aspirateurs de technologies occidentales. Nos sociétés à très haute valeur ajoutée y sont en effet invitées, au travers de diverses formules d’investissement, à y apporter leur science. Ces ZDIHT sont au nombre de 53.

La Chine est souvent associée à la copie, à la contrefaçon, voire à l’espionnage industriel. Que représentent exactement ces voies illégales dans l’acquisition chinoise de technologie ? Quels sont les autres moyens que met en oeuvre le pays pour acquérir de la technologie ? (voies blanches)

Les voies illégales empruntées par la Chine pour acquérir les technologies de pointe, et aujourd’hui de savoir-faire (de plus en plus), représentent une part importante de l’activité chinoise d’acquisition des hautes technologies. En ce qui concerne la copie et la contrefaçon, le fléau est relativement facile à quantifier puisque la pratique est de notoriété publique. En revanche, en ce qui concerne l’espionnage industriel, cela reste difficile à évaluer en raison même de la difficulté à débusquer ce type d’activité.
Cela dit, il est faux de dire que les Chinois ne pratiquent que l’espionnage. Ils mettent au contraire à profit et à fond toutes les possibilités que leur offre la palette des activités légales d’acquisition de l’information. Et si certains de nos industriels se plaignent d’avoir été espionnés, c’est le plus souvent de leur faute, car ils n’auront pas pris les mesures nécessaires de protection pour éviter les prédations dont ils se disent victimes. Dès lors qu’un procédé, un matériau, un plan, un produit n’est pas protégé, il devient source ouverte. Il ne devient donc pas illégal de s’en emparer ! Cqfd.

Quel rôle joue la diaspora chinoise dans le transfert de technologie, de connaissance, de savoir-faire en Chine ? (expatriés chinois et étudiants formés à l’étranger qui décident ou non de rentrer au pays)

La diaspora chinoise joue un rôle extrêmement important dans la collecte d’information, au sens large du terme, de quelque type qu’elle soit (transfert de technologie, connaissance, savoir-faire), que ce soit les expatriés, les résidents chinois à l’étranger - même lorsqu’ils ont été naturalisés dans le pays où ils ont élu domicile, les coopérants notamment dans les domaines scientifiques, les étudiants dont certains restent ensuite dans le pays où ils ont étudié et y trouvent un emploi dans lequel ils sont en outre souvent appréciés. Ainsi, lorsqu’ils retournent au pays, ces étudiants ramènent une solide expérience professionnelle dont la Chine tire un fabuleux profit dans ses propres entreprises.
Pourquoi les Chinois expatriés travaillent-ils ainsi pour leur pays ? Ce n’est pas forcément dans un esprit de trahison pour le pays dans lequel ils ont choisi de s’installer, mais par authentique patriotisme, pour ne pas parler de nationalisme, envers la nation mère. Un chinois travaille d’abord pour son pays, dont il est fier.

Comment peut-on détecter une recherche d’information ? Doit-on suivre une formation spécifique pour savoir les déceler et y faire face ? Quelles connaissances doit-on avoir du pays et des différences interculturelles ?

Une recherche illicite, ou supposée, dans certains cas par faute de protection de son patrimoine immatériel, n’est pas forcément une recherche réalisée par les Chinois. Elle peut l’être par n’importe qui, y compris par des Américains. Une recherche illicite d’information sera d’autant plus facilement détectable que l’entreprise aura consenti l’effort nécessaire pour prendre les mesures indispensables de protection de son patrimoine immatériel. Si ces précautions n’ont pas été prises, l’entreprise spoliée criera à l’espionnage, mais la spoliation sera en réalité le fait de sa négligence ou de son ignorance.
En matière de sensibilisation dans ce domaine, les services officiels, tels que la DST et la gendarmerie, accomplissent un très gros travail. Mais les entreprises peuvent aussi s’adresser à des cabinets d’intelligence économique privés. Ceux-ci leur apporte alors une prestation sur mesure et un suivi. Pour se protéger contre la subtilisation d’information, dès lors que le danger est multidirectionnel et pas seulement chinois, les seuls éléments qu’il peut être nécessaire de connaître sont les besoins en information du pays dont on veut se protéger. En revanche, connaître un pays et les différences interculturelles entre celui-ci et la France, sont des éléments déterminants du succès dans les négociations commerciales. Plusieurs écoles l’enseignent déjà, mais aussi plusieurs cabinets de conseil. Les entreprises sont de plus en plus conscientes de la nécessité de former leur personnel de l’international au management interculturel.

Quelles sont dès lors les parades pour aborder le marché chinois en minimisant les risques ?

Les parades pour aborder le marché chinois en minimisant les risques consistent à se former à sérieusement à l’approche culturelle du marché chinois, à s’informer de la pratique chinoise de l’intelligence économique, à se former à la négociation avec les Chinois, à préparer le dossier de sa négociation avec minutie, en déterminant avec rigueur ce que l’entreprise est prête à concéder et ce qu’elle ne doit en aucun cas céder. Ce n’est en effet pas parce que l’on négocie une affaire avec un Chinois que l’on doit lui apporter tout notre savoir-faire -ce que tentera en revanche d’obtenir notre interlocuteur s’il sait que l’entreprise dispose d’une technologie qui l’intéresse. Il faut enfin se persuader qu’un contrat signé n’est pas une finalité. Il arrive assez souvent qu’il devienne une base de renégociation. Il est donc fondamental de se former à l’approche du marché chinois avant de s’y aventurer.

Julie Fouquart
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