Olivier ARIFON, La culture stratégique de la Chine, un contexte favorable pour une intelligence économique ?
15 avril, 2007
Article publié dans la Newsletter sur la pratique de l’Intelligence Economique pratiquée par les chinois
L’auteur de cet article, Olivier ARIFON, est maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’Université Robert Schuman, et chercheur au CERIME de Strasbourg. L’article est paru dans la revue "Monde Chinois" n°8 (Eté-automne 2006), éditée par l’Institut Choiseul.
Dans son article, Olivier Arifon s’interroge sur l’existence d’une culture de l’intelligence économique (IE). Selon lui, si chaque pays développe ses propres logiques d’intelligence collective et d’influence, la Chine disposerait quant à elle, de traits culturels et religieux propices à la mise en place naturelle d’un dispositif d’intelligence économique. L’étude de la pensée stratégique et de la culture de communication chinoises, aux logiques bien différentes de celles occidentales, le souligne.
L’auteur nous explique que la pensée stratégique chinoise, toujours d’actualité, a été développée par des militaires, conseillers ou autres philosophes à une période qui voit naître concomitamment le légisme, la taoïsme et le confucianisme. Sun Tzu, le stratège que l’Occident connaît, reprendra dans L’art de la guerre, les grands traits de l’abondante production de cette période dite des Royaumes Combattants (453-222 av JC), et notamment Les 36 stratagèmes, œuvre qui répertorie toutes les ruses utilisables. La stratégie selon Sun Tzu, rappellerait alors sur de nombreux points la philosophie et les moyens de l’IE : « Selon Sun Tzu, la stratégie est indirecte, c’est-à-dire qu’elle utilise tous les facteurs susceptibles de contribuer à un résultat positif (…). Ainsi un conflit peut se dérouler à la fois sur le plan commercial, politique, et diplomatique dans un jeu de coalitions. Il met en jeu toutes les dimensions, de la communication à la manipulation dans une action orientée « pour » obtenir un avantage et non « contre un adversaire », ce qui revient à la recherche d’un gain dans une situation non frontale. Ces dimensions s’apparentent aux méthodes de l’intelligence économique puisque c’est la combinaison des facteurs de différents domaines qui permet la réussite d’une stratégie. », explique O. Arifon. De même, on retrouve dans la pensée stratégique chinoise, « le traitement de l’information en amont afin de vaincre au mieux et au moindre coût » ou encore « le principe du signal faible utile pour anticiper ou comprendre un événement », propres à l’IE.
La qualité de l’information et du renseignement est en effet primordiale, d’où l’insistance de Sun Tzu sur l’action des services secrets. Pour créer un climat propice à la victoire, il devient alors normal d’utiliser la ruse -l’espionnage, la désinformation, la guerre psychologique et les pressions économiques et politiques-, notion centrale sans connotation négative aucune. Toutes les tactiques sont en effet bonnes pour avoir une bonne vue d’ensemble de son environnement, et ainsi pouvoir anticiper les menaces et les comportements de l’adversaire, s’adapter et s’organiser le mieux possible pour, au final, contraindre subtilement celui-ci. L’auteur rappelle que la notion de temps est donc d’une importance primordiale. La tradition taoïste retient le « moment favorable » pour l’action, « pour aborder la situation au stade où elle est facile », comme l’intelligence économique doit permettre de saisir les opportunités au bon moment grâce à une connaissance et une analyse efficace de l’information disponible. C’est sans doute, selon O. Arifon cette culture du moment qui reste le plus difficile à intégrer dans notre culture française.
Se renseigner, anticiper, s’adapter, influencer, saisir les opportunités. Si ce n’est, précise l‘auteur, l’usage extrême de la ruse qui peut se heurter aux principes déontologiques de l’IE, les principes de la pensée stratégique chinoise constituent un cadre idéal et naturel à la mise en place d’un dispositif d’intelligence économique.
Il en est de même pour la culture chinoise qui repose sur le principe des réseaux interpersonnels, du guanxi, de la « communication structurée sur le lien ». Le code moral confucéen qui structure la société chinoise prône la réciprocité, la solidité de l’organisation, la question de la face et du respect. L’ordre social est prioritaire en Chine, et l’individu chinois se définit de fait avant tout par ses relations : « Faisant écho à l’absence des concepts de sujet et d’individu dans la culture chinoise, l’organisation de la communication est d’une part relationnelle, d’autre part se matérialise par des espaces médians où se forme le lien ». La culture de communication et de réseaux chinoise fait écho à la circulation de l’information et à l’influence qu’exigent l’IE.
Ainsi, alors que « la pensée stratégique de l’Occident (…) construit un modèle en vue d’atteindre le résultat fixé », « la pensée chinoise, attentive aux transformations, cherche à agir sur la situation présente, sans modèle préalable. La stratégie revient à détecter les facteurs favorables et à identifier le potentiel de la situation. Les moyens s’organisent ici en réaction à la situation présente, autour d’un projet et d’une intention, la flexibilité restant le point essentiel. », résume Olivier Arifon. Et autant le cadre culturel (anticipation et adaptation permanentes), économique (pragmatisme, opportunité du moment, non ingérence), que politique (circulation effective de l’information au sein du Parti) facilitent cette propension naturelle à l’intelligence économique -à la manière chinoise.
L’auteur met d’ailleurs à jour les premiers signes de la mise en place d’un dispositif d’intelligence économique en Chine avec le Professeur Qihao Miao, directeur de l’Institut d’information scientifique et technique de Shanghai, qui a crée la banche chinoise de la Society of Competitive Intelligence Professionnals, la SCIA- Association chinoise de l’industrie du Conseil, et a lancé en 2005 la revue en chinois Competitive intelligence.
Julie Fouquart
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