L’enjeu de l’eau en Chine
30 mai, 2007
L’eau a toujours été et demeure un des problèmes majeurs auquel doit faire face la Chine aujourd’hui de manière urgente.
La quantité
La Chine dispose d’importantes ressources en eau. Néanmoins, les disponibilités naturelles en eau par habitant sont très inférieures aux moyennes mondiales et diminuent annuellement. La Chine serait bientôt à la limite du seuil du stress hydrique (de 1700m3/an/hab). Les disparités géographiques sont grandes : la Chine du Sud, où il faut contenir les inondations, contraste fortement avec le Nord et le Nord-Est où l’eau manque cruellement (faibles débits des fleuves et prélèvements humains accrus). Les caractérististiques du climat sont exacerbées par le réchauffement climatique (+1 à 2°C) qui connait en Chine un développement spectaculaire concentré (60%) sur les quinze dernières années et avec une hausse supplémentaire de 1 à 2°C prévue d’ici à 2030. L’écart annuel entre la demande et l’offre est de 40MM de m3. Les pénuries touchent 400 villes (plus des 2/3) et une grande partie du nord de la Chine, avec des coupures d’eau fréquentes dans les villes, voire des arrêts de production industrielle (notamment dans des secteurs forts consommateurs d’eau comme l’électricité). A cela s’ajoute la surexploitation des lacs qui ont connu une diminution de leur superficie du tiers depuis 40 ans.
La qualité
Le manque d’eau dûe à l’aridité du fait du réchauffement climatique et de la surexploitation des ressources, est aggravé et aggrave en retour la pollution des eaux. Sept des plus grands cours d’eau de la Chine sont pollués à un point tel que 28% de l’eau est hors normes d’usage. En mars 2005, l’Agence Chinoise de Protection Environnementale, la SEP,A annonçait que 70% des rivières et lacs chinois étaient pollués, que 320 millions de personnes en zone rurale n’avaient pas l’eau potable ; que 700 millions boiraient une eau de qualité insuffisante (selon les critères de l’OMS) voire non potable. La pollution de surface touche également les nappes phréatiques qui, à proximité des grandes villes, seraient polluées à 90%. A cela s’ajoute les accidents industriels -comme celui sur le fleuve Amour à la frontière russe en novembre 2005 ( une explosion dans une usine chimique provoque le déversement de 100T de benzène), ou encore les pluies acides -conséquence et cause aggravante à la fois. La pollution considérable des eaux provoque diverses maladies dûes aux contaminations au fluor, au sulphate de sodium et à l’arsenic, et notamment une hausse du nombre de cancer et d’enfants malades. L’origine de la pollution de l’eau est aujourd’hui partagée par les trois secteurs, agricole, urbain, industriel. La contribution du secteur urbain domestique est de plus en plus importante, avec plus de 70% des eaux usées qui ne sont pas encore traitées.
La politique de l’eau : une gestion de l’offre
Comme dans tout pays en développement, l’Etat met une priorité à l’accès à l’eau et à l’augmentation de l’offre en eau pour satisfaire la demande. La politique nationale se traduit par :
- La promotion des infrastructures lourdes. La dérivation Sud-Nord du Yangtzé en est un exemple. La construction débutée en 2002 doit permettre à trois canaux de drainer plus de 70km3/ an d’eau jusqu’en 2050 du Sud au Nord.
Les grands barrages tels que celui des Trois Gorges en sont un autre, mais sont très problématiques. Plus de 85000 barrages existent en Chine dont 22000 grands barrages (sur 45000 dans le monde). Or plus du tiers sont vétustes voire dangereux. Au problème de la qualité s’ajoute un entretien qui coûte cher. Les graves conséquences environnementales et sociales (déplacement de la population) du Barrage des Trois Gorges ont largement été évoquées dans les medias et analysées par les experts. Un problème majeur récurrent en Chine est celui de la gestion des cours d’eau par bassins. Des commissions ont été établies pour les 7 principaux bassins, mais cela demeure insuffisant face aux résistances locales.
- La désalinisation. De gros progrès techniques pourront peut être bientôt permettre de baisser le coût de revient à la tonne d’eau à 3 RMB.
- Usines de production d’eau potable et de traitement des eaux usées Pour le développement des stations de production d’eau potable, la Chine fait désormais appel aux entreprises internationales privées – telles Véolia ou Suez, auxquelles elles cèdent des concessions d’exploitation temporaires en partenariat avec des sociétés chinoises. En parallèle, de la même manière, les usines de traitement des eaux usées se multiplient (près de 100MM $ d’investissement sur la période 2006-2010). Mais pour les investisseurs étrangers, la garantie de leurs investissments est loin d’être acquise. L’exemple typique est celui de RWE Thames Water, un des géants mondiaux du traitement de l’eau, qui exploitait, sous BOT (Build-Operate-Transfer), une station d’épuration construite en 1995 à Shanghai, et ce, selon le contrat, pour 20 ans à un taux de rendement fixe annuel de 15%. En 2004, le gouvernement central interdisait de tels accords (de rendement fixe), et RWE Thames Water abandonnait la station, devenue illégale. (2)
En outre, le prix de l’eau reste un obstacle majeur à la rentabilité des investissements et au développement du secteur. Jusqu’en 1985, l’eau était gratuite, et les consommateurs n’ont de fait pas été sensibilisés et incités à limiter le gaspillage des ressources en eau. Le secteur industriel consomme quatre fois plus d’eau que la moyenne mondiale. L’accent sur une politique de gestion de l’offre doit s’accompagner d’une meilleure gestion de la demande pour être efficace sur le long-terme. La politique d’ajustement progressive à la hausse de la tarification de l’eau potable est destinée à mieux responsabiliser les consommateurs, mais la hausse sera progressive. L’objectif premier reste l’ordre social.
Les risques d’instabilité politique et sociale.
En effet, les dégradations de l’environnement et la pénurie d’eau constituent un facteur d’aggravation de la précarité dans un pays où 47% de la population vivent avec moins de 2€/jour (critère du seuil de pauvreté selon la Banque mondiale) et où la protection sociale est quasi inexistante en zones rurales. Les terres cultivables ont diminuées de moitié en 50 ans, avec corrolairement, une baisse de la production céréalière. La rareté de l’eau potable pose un défi à la suffisance alimentaire de la population alors que la population augmente tout comme la demande en eau augmente du fait de la hausse du niveau de vie dans les villes. La protestation gagne, notamment les campagnes, et parfois de manière très violente. Les autorités craignent les troubles sociaux voire le risque de démocratisation. Les mesures environnementales qui sont prises le sont moins pour protéger l’environnement qu’avec l’idée de maintien de l’ordre social. Les atteintes à l’environnement coûte 7,5% au PIB selon la Banque Mondiale et autant au « développement harmonieux » de la société. Dans le domaine agricole, pour tenter de répondre à ces défis, la Chine mise alors sur les nouvelles technologies (biotechnologie, productivité hydrique, etc…) et l’augmentation de la surface dédiée à la culture des céréales au dépens d’autres cultures - la production céréalière est repartie en 2005.
Le risque de tensions avec les pays voisins. (1)
Aux risques d’instabilité interne, s’ajoute les tensions potentielles avec les pays voisins qui « partagent » un cours d’eau avec la Chine. Les projets de barrages et canal sur les fleuves Ili et Irtych, déjà exploités à 80% par le Kazakhstan , pourraient nuire aux relations cordiales avec le pays et provoquer l’asséchement des fleuves comme cela fut le cas pour la Mer d’Aral.
De même, la résurgence récurrente de l’idée d’un barrage sur le Brahmapoutre, déjà source de tensions entre l’Inde et le Bangladesh, pour alimenter en eau le Tibet, ainsi qu’une possible exploitation de l’Indus, qu’ont toujours géré à l’amiable l’Inde et le Pakistan malgré leurs différents, peuvent faire craindre des tensions entre trois puissances asiatiques -nucléaires, ne l’oublions pas.
Le Yunnan a prévu également la construction de 14 barrages hydroélectriques sur le Mékong (8 approuvés et financés, deux déjà en construction) dont le potentiel corstituerait 20% de la consommation électrique chinoise (7700MW), ce qui inquiète les pays riverains du fleuve qui ont, depuis les années 60s, géré ses ressources en eau de manière harmonieuse (à l’exception de la Chine et la Birmanie).
Enfin les relations entre la Chine et la Russie, partenaires stratégiques oscillant entre méfiance et pragmatisme, peuvent être confrontées aux problèmes de pollution frontalière.
En 1998, Wen Jiabao, alors premier ministre, alertait : « La survie de la Chine est menacée par la pénurie d’eau ». Aujourd’hui, l’enjeu demeure et est devenu crucial. Les conséquences sont dramatiques du point de vue humain comme écologique. Qu’a-t-il été fait depuis ? Reste à savoir si on posera toujours la même question dans dix ans…
Pour aller plus loin :
MA Jun, China’s water crisis, China Environmental Sciences Publishing House, 1999.
ECONOMY Elizabeth, The River Runs Black : The Environmental Challenge To China’s Future, Council on Foreign Relations Book., Cornell University Press, 2005.
TAITHE Alexandre, « L’eau, facteur d’instabilité en Chine – Perspectives pour 2015 et 2030 », FRS- Fondation pour la Recherche Stratégique, 25 janvier 2007. (1)
TONG Nora, « The Environment – the big fix », China Economic Quaterly, Q1, 2005, p.19-34. (2)
Auteur : Julie Fouquart
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