Ghislain RIEB - Newsletter sur les transferts de Technologie dans l’Energie Propre

15 juin, 2007

Seconde Interview dans le cadre de la Newsletter sur les transferts de Technologie dans l’Energie Propre

Ghislain RIEB est actuellement ingénieur projet au secrétariat général du Fonds Français Mondial pour l’Environnement (FFEM) en charge notamment du portefeuille de projets "Changements climatiques" en Chine. Le FFEM est hébergé par l’Agence Française de Développement.  

M. Rieb, pouvez vous tout d’abord nous préciser ce que sont le FFEM et l’AFD en Chine ? Quelles sont leurs priorités dans le domaine de l’énergie ? 

Tout d’abord précisons bien que le FFEM et l’AFD sont deux structures autonomes. Le FFEM est un fonds public bilatéral qui a été crée en 1994 par le gouvernement français, à la suite du Sommet de Rio. Il vient s’ajouter à la contribution française au Fonds pour l’environnement mondial (FEM, GEF en anglais), les domaines d’intervention étant les mêmes, à savoir les changements climatiques, la biodiversité, les eaux internationales, la désertification, l’ozone, les polluants organique persistants. Un quart des projets sont d’ailleurs cofinancés FFEM/FEM. Mais le FFEM reste indépendant, un instrument propre de la politique française de coopération et de développement. Les projets sont proposés et à la discrétion des membres du comité interministériel de pilotage à savoir les quatre ministères anciennement économie-finances-indutrie, affaires étrangères, écologie et développement durable, éducation nationale et recherche, ainsi que de l’AFD. Le FFEM consiste en des subventions (201 millions d’euros sur la période 1994-2006), avec une priorité (65%) sur l’Afrique notamment sur la biodiversité. Les subventions à destination de l’Asie consistent en deux, trois millions d’euros par an (12%) pour des projets principalement tournés vers l’atténuation, et désormais l’adaptation, au changement climatique (promotion des énergies renouvelables et sobres en carbone, utilisation rationnelle de l’énergie, capture et stockage du CO2). Il s’agit toujours un cofinancement minoritaire (généralement 20%).  

L’AFD, sous tutelle du Conseil Interministériel pour la coopération internationale et le développement (CICID), a, quant à elle, ses propres instruments financiers, qui consistent principalement dans des prêts d’un montant bien supérieurs aux subventions du FFEM - 150M€ par an en Chine. En Chine, la stratégie est surtout axée changements climatiques, principalement dans les provinces les moins riches du Sud et de l’Ouest (aspect développement). Une agence AFD a ouvert ses portes à Pékin en juillet 2004 et un partenariat a été signé avec le Ministère des Finances Chinois avec trois axes de coopération prioritaires : la production d’énergie (usage d’énergies sobres ou propres, d’énergies renouvelables, efficacité énergétique dans l’industrie) ; les transports ferroviaires et urbains ; le développement urbain.En 2006-2007, l’accent a été mis sur la récupération des biogaz de décharge, la promotion des véhicules GNL, l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les transports, etc… L’AFD peut intervenir en direction du secteur privé par l’intermédiaire de sa filiale Proparco, société financière de développement qu’elle détient à 70%, sur des projets dans l’efficacité énergétique, ou l’appui à la coopération entre entreprises françaises et chinoises.

Plaquette « L’AFD en Chine : maîtriser l’énergie pour un développement durable ».  

Quelles sont les actions en cours ? 

En Chine, trois projets sont actuellement en cours financés par le FFEM :

- Le programme d’efficacité énergétique dans la construction d’habitat social (budget pour les deux phases : 493M€, subvention du FFEM : 6M€).
Il s’inscrit dans une coopération dans le domaine de l’habitat depuis 1989. Le choix a été fait de signer avec un opérateur français, l’ADEME, qui est le porteur global du programme, le coordinateur. Des accords ont ensuite été signés avec les maîtres d’ouvrage chinois à savoir les provinces concernées. La phase 1 visait à réduire de 50% les émissions de Gaz à effet de serre dans le secteur de l’habitat social dans les provinces du Heilongjiang et du Liaoning au nord et de Pékin. La Phase 2 vise, pour la province du Heilongjiang, l’amélioration de l’efficacité énergétique dans le cadre de le réhabilitation d’habitat social et du développement de maisons rurales ; pour Pékin et Shanghai, l’introduction de démarches HQE, dans les programmes immobiliers permettra de dépasser la réglementation en vigueur moyennant des surcoûts maîtrisés.

Plaquette « L’efficacité énergétique dans la construction en Chine »  

-  L’assistance au développement des projets MDP (Mécanismes de développement propres du Protocole de Kyoto) dans quatre provinces de la Chine de l’Ouest Cette fois, l’accord a été signé par l’AFD avec l’ACCA21 (centre administratif pour l’agenda 21 de la Chine : http://english.acca21.org.cn/ ) du MOST (Ministère des sciences et de la technologie), avec des interventions auprès des services déconcentrés du MOST et de la CNRD (Commission Nationale de la Réforme et du Développement. Le FFEM apporte une aide au montage et à l’instruction des dossiers, mais ne participe pas directement aux projets – les subventions du FFEM, instrument de l’Aide Publique au Développement, ne peuvent être mélangées avec l’argent des MDP.  

-  Assistance technique transversale dans le cadre de l’accord approuvant un prêt de l’AFD de 60M€ à trois banques chinoises pour des projets contribuant à la politique nationale d’efficacité énergétique . Pour superviser l’assistance technique, le choix du porteur du projet n’a pas encore été établi. L’avantage est que le FFEM est particulièrement flexible et peut signer avec n’importe quelle entité -administrative nationale, locale, groupe privé…  

Les entreprises françaises peuvent-elles participer à la mise en oeuvre concrète des projets FFEM/AFD ? Et comment ?

Dans l’idéal, oui. On essaie de les associer mais il faut comprendre que ce n’est pas notre but premier. Une telle mission commerciale est celle des missions économiques avec un instrument dédié, les FASEP-Etudes, qui visent à favoriser l’offre française pour l’obtention de marchés et de financements à l’étranger, en fournissant des prestations d’étude, d’assistance technique ou de coopération.
Mais on y arrive comme dans le projet de l’efficacité dans l’habitat. Avant tout, pour chaque opération immobilière, une équipe française rassemblant des compétences en architecture, efficacité énergétique, qualité environnementale et expertise financière venait proposer des solutions et modifications dans la construction de l’habitat aux promoteurs chinois Ensuite on a essayé de faire intervenir des entreprises françaises pour la fourniture de matériels. Par exemple, Seigneurie a fourni des enduits isolants, Aerco des aérosols. Le savoir-faire français a été mis en avant avec un transfert durable de technologies compatibles et pouvant être reprises sur le marché chinois. Le but n’est pas d’apporter les dernières technologies performantes mais des solutions techniques adaptées ou adaptables, et efficaces.

Bien sûr, nos entreprises doivent y gagner également. Dans le programme sur l’habitat, nous avons ainsi essayé de mettre en place une joint-venture pour la fabrication de matériaux brique efficaces, mais le transfert de technologie exigé était trop risqué. Mais au contraire, par exemple, Seigneurie a pris pied sur le marché chinois à la suite du projet. Les chinois ont d’abord pensé que l’enduit fabriqué par cette PME française était « facile » à reproduire et ont tenté de concevoir leur propre produit, ce qui s’est révélé infructueux. Ils sont revenus d’eux-mêmes, hors cadre du projet, vers l’entreprise, qui a désormais des contrats réguliers. Seigneurie propose des produits abordables, adaptés au marché chinois ; elle produit en Chine et emploie du personnel chinois ; tant qu’elle conservera la formule de son produit, les chinois feront appel à elle.  

Quel est le retour de vos actions ? Le savoir faire et les technologies sont-ils assimilés et les chinois les reproduisent-ils ensuite d’eux-mêmes (gage de la perpétuation des contrats pour les entreprises) ?

En effet. Si on reprend l’exemple de l’habitat, le projet portait sur la construction de 786 000m3 de logements. Les chinois ont repris peu après la pratique sur quelques millions de m2. La première phase, qui concernait le neuf, a été particulièrement réussie. Pourquoi ? Parce que le travail a été effectué directement avec les promoteurs chinois sur conseil des experts français. Ensuite, parce que les solutions proposées étaient adaptées au marché de la construction chinois, donc permettent leur réappropriation et réutilisation par les constructeurs chinois, afin de pérenniser les économies d’énergie. Enfin, parce que, économiquement, le surcoût n’a été que de 7%, voire quasiment nul si on ajoute à cela les économies faites par la quantité moindre de matériaux utilisés (par rapport aux constructions traditionnelles chinoises très irrégulières).

Dans la seconde phase du programme -les logements existants, auxquels on s’attaque aujourd’hui, cela est, par contre, plus compliqué. Techniquement, la rénovation est parfaitement maîtrisée. Mais le surcoût est beaucoup plus important et se pose, de ce fait, le problème du financement. Qui paiera la facture ?  

Les systèmes de mécanisme de développement propre et des quotas d’émission sont-ils opérationnels et efficaces en Chine ? Quelle est la position des français ?

Il y a deux aspects dans cette question.
D’abord, c’est vrai que jusqu’il y a deux ans, la Chine était en retard dans les MDP (premier projet approuvé en 2005). Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Avec son besoin en investissements étrangers et sa dépendance en charbon comme première source d’énergie, la Chine devient le premier bénéficiaire théorique de projets MDP dans le monde (jusqu’à 60% selon le China Council for International Cooperation on Environment and Development ; marché potentiel de 13 millions USD par an selon la Banque Asiatique de Développement). Les priorités affichées pour les MDP sont l’amélioration de l’efficacité énergétique, le développement et l’utilisation d’énergies nouvelles et renouvelables, et la récupération et l’utilisation du méthane. Néanmoins, il est vrai que la Chine a des exigences qui peuvent rendre réticent, notamment celle qui veut que la partie chinoise soit toujours majoritaire dans une entreprise conjointe, ou encore la propriété des droits carbone.

A côté de ça, il y a la question de la France dans les MDP. Il s’agit là d’une question politique.Le marché chinois est d’une importance majeure pour les Etats, mais aussi pour les entreprises dans leurs processus de réduction de gaz à effet de serre, par le mécanisme de récupération de quotas d’émissions à travers les MDP. Mais le discours est que la France n’a pas besoin d’acheter des crédits carbone à l’extérieur, étant capable d’atteindre ses objectifs seule. Le gouvernement japonais, par exemple, incite au contraire au développement des projets MDP, leurs entreprises rachetant par derrière les crédits carbone dégagés. Notons quand même, comme nous l’évoquions précedemment, que la France a signé en juillet dernier avec le MOST un projet MDP sur deux ans, estimé à 1 500 000 euros et cofinancé par le FFEM (assistance technique), l’AFD et la partie chinoise. Il est centré sur le charbon (efficacité énergétique et charbon propre), la petite hydraulique, la biomasse et l’assainissement municipal liquide et solide dans quatre provinces du Sud Ouest de la Chine (Sichuan, Yunnan, Guizhou et Guangxi). En France, c’est la MIES, mission interministérielle sur l’effet de serre, qui suit les projets MDP et les missions économiques pilotent leur mise en oeuvre. Un Mémorandum of Understanding sur les MDP avait été signé en 2004 entre les parties chinoises et françaises.

La Chine mise-t-elle sur la maîtrise de sa consommation d’énergie ?

Dans le domaine de l’efficacité énergétique, il faut bien distinguer avant, et maintenant. Quand nous sommes arrivés en Chine à la fin des années 80s pour la coopération dans l’habitat, nous avons été surpris : toutes les normes et textes législatifs existaient dans ce domaine. Mais ils n’étaient quasiment jamais appliqués ; au niveau provincial, les moyens ne venaient pas avec les lois. Aujourd’hui, il est clair que le gouvernement affiche désormais l’efficacité énergétique comme une priorité nationale. Il ne peut plus ignorer leurs problèmes énergétiques et environnementaux. Outre les dégâts catastrophiques de la pollution de l’air, des cours d’eau, etc., la consommation des chinois explose avec des réserves en charbon risquant d’être insuffisantes, et entrainant une dépendance énergétique avec les aspects géopolitiques que cela suppose.

Enfin, culturellement, avec le système communiste centralisé, les chinois n’avaient pas à se préoccuper de leur facture énergétique, du gaspillage. Par exemple, les habitants étaient logés par leur employeur qui payait le chauffage. Et celui-ci était généré de manière centralisé donc non régulable : en hiver par exemple, s’il faisait trop chaud, les chinois ouvraient la fenêtre ! Donc, économiquement et écologiquement, ce n’est pas viable. Dans ce domaine, il est important de réformer la tarification et la régulation de la chaleur. La prise de conscience des habitants est difficile mais quasi inévitable. S’ils doivent payer leur facture, ils deviennent forcément sensibles aux économies ; et en outre, une meilleure régulation de la chaleur/ climatisation signifie un meilleur confort pour une population qui découvre cette notion. Même les régions les moins développées ont de grands centres urbains qui commencent à être sensibilisés aux économies d’énergie. Dans le rural, on met en place des programmes également pour des maisons plus efficaces. Ainsi dans la Chine du Sud, au Yunnan, l’objectif est de développer le chauffage à partir de biomasse (biogaz).  

Quels sont les obstacles dans ce domaine ?

L’héritage socialiste culturel centralisé demeure fort. Et il reste à privatiser le secteur pour le rendre plus performant, à réformer le système de distribution de chaleur, etc. et à convaincre les gens de payer la facture et d’appliquer les directives gouvernementales. Or, on pourrait comparer l’autorité de l’Agence nationale pour la protection de l’environnement, la SEPA, à celle de notre ministère de l’Ecologie par rapport au ministre de l’Economie : elle a la force de son assise politique. Dans la mesure où dernièrement le Président a réitéré que l’efficacité énergétique était une priorité stratégique nationale, et que les gouverneurs provinciaux seraient désormais jugés non seulement sur des critères de performance économique mais également environnementale, on peut supposer -espérer - que les rapports de force vont évoluer. Mais l’autonomie des provinces dans leur développement reste un obstacle. Certaines provinces comme le Heilongjiang, sont plus réactives à Pékin. L’enjeu, pour le gouvernement, est de trouver des incitatifs pour convaincre les provinces de respecter les normes environnementales et les critères d’efficacité énergétique. Les projets MDP sont un moyen pour les provinces qui sont intéressées par des technologies moins polluantes et peuvent alors bénéficier d’un soutien financier. Mais il ne faut pas rêver. Le charbon restera la principale source d’énergie ; le charbon propre doit donc être développé et là, les partenaires étrangers doivent être présents pour les accompagner. Il y a un gros potentiel pour les entreprises étrangères dans le domaine de l’éfficacité énergétique en Chine.  

Et qu’en est-il de l’avenir des énergies dites « propres » en Chine ?

Brillant ! La Chine est obligée aujourd’hui de faire appel à toutes les sources d’énergie possibles et notamment les énergies propres pour s’assurer une trajectoire de développement économique plus durable. Les conséquences du développement économique et énergétique sont désastreuses sur l’autosuffisance énergétique, alimentaire, en termes de santé publique et d’environnement : 400 000 morts par an seraient dues à la pollution de l’air ; la coupe du bois a due être interdite pour préserver les forêts et lutter contre la désertification, 90% des eaux sont polluées, etc. D’ailleurs, une conscience environnementale se développe avec une action d’ONG environnementales chinoises. Nous en avons rencontré une dans le Yunnan, Yunnan EcoNetwork, active sur un projet MDP de biogaz, et, de manière surprenante, elle avait des rapports très cordiaux avec les autorités provinciales. Les Chinois ont beaucoup à faire et ils le font. Aujourd’hui, allez à Kumming dans le Yunnan, il n’y a que des scooters électriques ! Allez à Pékin ou à Shanghai, vous avez des panneaux pour chauffe eaux solaires sur tous les toits. Au delà des opérations vitrines, les chinois ne nous ont pas attendus pour commencer à agir, et ils le font plutôt bien.

Propos recueillis par Julie Fouquart.

  

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