POINT DE VUE - Isabelle PERNOT-DU-BREUIL, sinologue : influence du cinéma chinois
10 septembre, 2007
Point de vue rédigé dans la Newsletter sur les enjeux stratégiques du cinéma chinois
Isabelle Pernot du Breuil, sinologue, est membre correspondant de l’Académie de l’IE et membre du Club des Vigilants. Auteur de très nombreuses analyses sur la Chine, elle observe depuis de nombreuses années les mutations de ce pays et du continent asiatique en général.
" L’industrie cinématographique chinoise mise aujourd’hui sur des grandes productions à l’échelle d’Hollywood, qui s’exportent. Le cinéma étant un formidable outil d’influence, la Chine entend par là faire passer trois messages principalement :
- Sa grandeur, à l’image des budgets colossaux des productions de Zhang Yimou, financées par le gouvernement, telles que Hero ou La Cité Interdite - film le plus cher du cinéma chinois jusqu’alors (45 millions de dollars)..
- Sa légitimité avec des reconstitutions historiques qui veulent rappeler que son statut de puissance faisait référence au delà des avatars du XIXème siècle. Et de reprendre ses marques avec l’apogée du règne de l’empereur Qianlong, dynastie Qing, repris en exemple par les philosophes des Lumières.
- Et enfin son caractère de territoire sacré, inviolable et unique où tout séparatisme ou tentative de fédéralisme sont condamnés. Ainsi dans le film "Hero", l’école de calligraphie est attaquée par les archets du roi Qin. Chanjian, la jeune disciple de l’école, apprend à Wuming, officiellement venu le consulter pour un problème d’écriture, qu’il existe 19 façons différentes d’écrire le mot "épée". Wuming souhaite connaître la vingtième, allusion évidente à l’"île". Dans la séquence suivante, lors d’un bref retour au présent, le roi indique à Wuming qu’une fois conquis tous les royaumes, il unifiera l’écriture, écho à Mao qui imposa le mandarin à la Chine entière et simplifiera l’écriture.
Certes, le cinéma offre à la Chine un formidable levier afin de réécrire son histoire afin d’affirmer un statut de puissance hissée à l’échelle mondiale. Mais il nous offre aussi un regard intime sur l’âme chinoise et ses épreuves : un exemple passionant vient du film "Hero" dans lequel le réalisateur propose aux intellectuels un ultime viatique pour "panser" ou "repenser" leurs blessures : la raison d’Etat en héritage. Au nom de laquelle notre héros renonce à assassiner le premier empereur-unificateur, quitte à "offrir son destin" -traduction littérale du suicide, gage de sa vaillance sans tâche.
Vous remarquerez que la tradition intellectuelle chinoise se penche sur le passé, par allusion, afin de critiquer le présent, ou réformer l’avenir. C’est la grille de lecture indispensable à tout observateur épris de cette civilisation. Le temps dans la grammaire chinoise ne connaît pas la conjugaison de nos verbes, mais son apprentissage se fait sur un temps traversant les générations. Egal à notre"Zorro", le cri qui s’exprimer depuis la prime enfance des jeux : "Bao shou" ! Vengeance !, demeure le ressort des films, héritage à part entière de la dette due -sur trois générations si nécessaire.
Ce qui me fascine pour ma part -qui nous fascine sans doute, au-delà de l’esthétique, c’est la shizophrénie avec laquelle émerge, après plus d’un demi-siècle, une nouvelle génération en Asie : arrachée à ses racines par la guerre, divisée au sein même des familles, obsédée par leur passé. Cela comprend le Japon, la Corée autant que la Chine aujourd’hui. Cette infinie nostalgie était presciente dans le film fondateur "Rainning in the mountain" des années 80 à Hong Kong : un bandit solitaire échappe à ses gardes et se réfugie dans monastère. Accueilli par le maître dans la Loi, mourant, il recueille le mandat et sauve de tous les prédateurs les sutras sacrés, y compris des collectionneurs richissimes sans âme. Qu’on se le tienne pour dit ! Car que ce soit au niveau politique et/ou des êtres désemparés par tant de mutations, c’est la notion de temps, de durée dans le temps, qui tient le fil d’Ariane.
S’il y a échange entre nos deux cultures, asiatique et occidentale, je le constate plutôt dans la génération des cinéastes dont fait partie Ang Lee(photo) -capable de passer de "Tigres et dragons", merveille esthétique réinventée, à "Brokeback mountain"-, cette génération de cinéastes en quête de racines, mais n’hésitant pas à boire le lait à la mamelle de l’Amérique. Elle est très prometteuse. Pourtant, y a-t-il vraiment échange ? Si l’on se tourne vers le passé, tous nos grands modèles ont péri décortiqués jusqu’à la trame, la Chine n’en gardant, pour l’essentiel, que les moyens de contrôle politique et technologique, qui fascinent toujours autant la mécanique du pouvoir des grands empires.
Alors ? Je lie paradoxalement ce futur-là dans le monde des jeux videos, dans lequel les studios chinois n’ont certes pas encore atteint la structure des constructeurs-éditeurs japonais tels NAMCO et CAPCOM, ou encore l’éditeur Square Enix, pour reprendre le leadership. Pourtant, un jeu comme "Jade Empire" de Biowar, qui prend décor dans la Chine ancestrale et repose bien sur le ressort de la vengeance classique à la Chine et à son mental, est construit aux USA, à l’évidence avec des équipes culturelles mixtes. Et il fait un tabac dans le monde occidental. Voilà donc comment nos têtes blondes rejoignent en un clic "la voie de la paume ouverte" ou du "poing fermé" des arts martiaux, sans même y songer, exposés à ces valeurs sur un temps infiniment extensible, bien au-delà des 2 heures 50 traditionnelles. L’affaire est à suivre : le producteur chinois John WOO vient de développer, dans le sillage de son film Holboiled, le jeu Stranglehold (photos), dont la sortie est prévue cet automne. L’enjeu économique, derrière le marché des jeux videos, est de taille.
Quant à l’identité ? Les studios chinois ont su créer leur voie en animation dès les années trente, avec les plus grands maîtres japonais à Shanghaï. Les partenariats sino-japonais en animation continuent aujourd’hui à prévaloir, perdurer et s’effectuer de façon plus fluide qu’avec les anglo-saxons. Certes, les ambitions du studio géant d’animation de Shanghaï ont siphonné les budgets traditionels des provinces, faisant force de loi. Laissant exangues des équipes décidées à ressurgir dans la publicité ou au pire dans la sous-traitance. Déjà elles-mêmes sont menacées par la sous-traitance à bas-prix de l’Asie du Sud-Est. Alors ? En examinant le modèle d’expansion de CCTV , la réponse apparaît : le secteur privé et ses initiatives sont encouragées tant que CCTV garde le dernier mot. Au niveau de la censure, la production nationale est protégée encore par le prime time et les quotas rigides. L’invasion des mangas japonais suscite des interrogations sur "l’influence étrangère", la Chine refusant de voir se diluer l’héritage culurel. Pourtant le tsunami des grands blockbusteurs japonais est bien là.
L’échange est donc possible dans notre direction puisque le modèle confucéen se veut un modèle universel. Mais gardons bien à l’esprit qu’être un" étranger" et "mourir loin de sa patrie " est considéré dans le Grand Livre du Yiking comme un "désastre". Certes, internet permet aujourd’hui de "grandir ensemble" dans cette prochaine génération. Alors, observons les producteurs comme les frères WANG, producteurs du secteur privé, afin d’y discerner leur proposition. Et gardons-nous de répondre à leur place."
Isabelle Pernot du Breuil
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