Quand l’Afrique rencontre le Chine
13 March, 2008
Interview de son excellence Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO, ancien ambassadeur de Madagascar en France.
Retrouvez un décryptage en version "texte" sous la 4ème vidéo.
Interview menée par Madame Valérie Fert dans le cadre du Point de Veille N°6, qui a eu lieu le 28 février à l’Ecole Militaire et qui a eu pour thème : « Intelligence économique et Affaires… Etrangères - Comparaison et mise en perspective des pratiques d’intelligence économique américaines, chinoises, européennes : exemples de leurs impacts en Afrique."
Thème abordé par vidéo
Première partie : La rencontre en l’Afrique et la Chine
Seconde partie : Ce qui se passe n’est pas un hasard mais une stratégie
Troisième partie : Décryptage de ces rencontres sino-africaines
Quatrième partie : La Chine et l’aide au financement de l’Afrique
La rencontre entre l’Afrique et la Chine
Ce qui se passe n’est pas un hasard mais une stratégie
Décryptage de ces rencontres sino-africaines
La Chine et l’aide au financement de l’Afrique
COMPARAISON ET MISE EN PERSPECTIVE DES PRATIQUES D’INTELLIGENCE ECONOMIQUE AMERICAINES, CHINOISES, EUROPEENNES : EXEMPLES DE LEURS IMPACTS EN AFRIQUE
Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO *
Certains pourraient considérer que ce n’est que maintenant que les Chinois font « irruption » en Afrique. Ils se trompent. Il faut d’abord bien se convaincre que, contrairement à une image trop répandue, le Chinois n’est pas « que » agriculteur. Il est aussi marin. Ainsi, dès le début du 15ème siècle à l’époque faste de la dynastie des Ming et bien avant les découvreurs portugais, le pavillon chinois s’imposait déjà, notamment avec le grand navigateur Zhen He, dans les mers de la Sonde, de l’océan indien et, à l’ouest jusqu’aux côtes de l’Afrique orientale et australe. Pour le commerce, bien sûr. Mais aussi, et surtout, dans une démarche de découvreur et de messager de la civilisation chinoise que les échanges avec le monde persique et l’Islam vont par la suite accentuer. Ainsi, très tôt la Chine a-t-elle acquis de l’Afrique une connaissance certaine qu’ensuite les vicissitudes de sa propre évolution historique ont quelque peu effacé jusqu’à notre époque contemporaine.
Aujourd’hui, la Chine qui peut se prévaloir d’une « mémoire africaine » redécouvre donc l’Afrique, bien sûr sous un jour nouveau mais pas nécessairement sous le seul prisme des intérêts économiques comme on a trop tendance à le croire ou à le faire croire. Il y a une véritable approche africaine de la Chine, qui prend différentes formes. Au départ, certes pour renforcer sa posture stratégique face à l’Occident et à l’ancienne URSS, mais aussi pour se racheter de l’image désastreuse que risquait de provoquer en Afrique les manifestations hostiles des étudiants chinois de Tian’Anmen contre les boursiers africains, dès le début des années 1990 les plus hauts dirigeants chinois firent des tournées dans différents pays d’Afrique, à commencer par le Maghreb, ce continent africain étant désormais promu au rang de partenaire d’une Chine en train d’élaborer une nouvelle vision globale des affaires internationales. C’est donc d’abord par le biais diplomatique pur, et en sa fondant sur des relations amicales avec les dirigeants africains, que durant pas moins de dix ans, de 1990 à 2000, la Chine a tissé patiemment sa toile relationnelle en Afrique pour y marquer durablement sa présence. Les relations proprement économiques, se caractérisant par des échanges commerciaux encadrés et des investissements directs chinois sur le continent africain, ne viendront qu’après comme étant une « suite naturelle ».
Question difficile, car je n’ai aucune qualité pour y répondre. Mais, d’instinct j’observe que la Chine comme l’Afrique se caractérisent par la diversité de leurs cultures. Par contre, il y a certainement des références spirituelles, philosophiques et culturelles africaines et chinoises qui peuvent se mettre en parallèle. Elles se situent essentiellement dans le rapport à la société et à l’Humain. A titre d’exemple, il m’apparaît qu’en Chine comme en Afrique la notion d’ « individu » ne se conçoit que par rapport à sa place, à son rôle, dans la collectivité, soit familiale, soit sociale. C’est ainsi que traditionnellement il n’est pas de mise que l’ « individu » ait une posture le distinguant de trop de son groupe « naturel ». Cette sorte de conformisme moral et social est nécessaire à la cohésion sociale et à un code comportemental utile à une forme d’harmonie recherchée. Quant au genre humain, notion moderne s’il en est puisqu’il constitue désormais la référence universelle, tant le Chinois que l’Africain s’y trouvent à leur aise. L’interpénétration du genre masculin et féminin se conçoit parfaitement, l’un allant de pair avec l’autre, et l’un se construisant avec l’autre. Ici également, l’opposition et la contradiction ne sont pas de mise.
Ceci étant, loin de moi l’idée qu’à travers ces notions apparemment communes se dégagent des conceptions forcément communes. La Chine et l’Afrique ont développé des civilisations si différentes et de façon si séparée. Par contre, je souligne qu’à travers leur histoire respective, la Chine et l’Afrique ont assimilé différents apports allogènes à une source commune, en particulier par l’Islam, et ceci constitue certainement autant de facteurs de rapprochement culturel, voire spirituel et civilisationnel. A cet égard, je voudrais évoquer les liens existant entre le monde chinois - et, par extension asiatique, sachant que ce monde asiatique est fortement imprégné par la civilisation chinoise, y compris jusqu’en Asie du Sud-Est – et l’Afrique orientale. Je me réfère à nouveau aux incursions maritimes chinoises dans l’Océan indien occidental depuis le 15ème siècle pour souligner le fait qu’à travers le commerce avec certaines contrées africaines baignées par cet océan des transferts culturels chinois ont eu lieu. Le sens inverse est moins certain. Toujours est-il qu’à propos notamment de ces contrées, spécialement les îles de l’océan indien occidental, il n’est pas exagéré d’évoquer une forme de culture afro-asiatique bien vivante et dont certains se prévalent d’ailleurs au quotidien sur le plan culturel. Sur un autre plan, cet esprit afro-asiatique a trouvé une traduction éminemment politique puisque c’est sur cette base qu’à l’occasion de la conférence de Bandoeng en 1955 a pris racine le mouvement des non-alignés et de la lutte contre le sous-développement dans lequel pays asiatiques, au premier rang desquels la Chine, et africains se sont retrouvés unis dans une solidarité idéologique qui, de façon spectaculaire, se retrouve revitalisée à l’occasion du premier Forum sur la coopération sino-africaine qui s’est tenu à Pékin en octobre 2000.
C’est dire que, pour toutes ces raisons au niveau de la conscience vécue, j’incline à penser qu’en effet il y a des points de rencontres culturels – dans le sens le plus large du terme - entre l’esprit africain et l’esprit chinois.
Comment imaginez-vous l’avenir de la Chine en Afrique sous ses différents angles : économiques, politiques, culturels… ?
La réponse à votre question se déduit naturellement des faits que j’ai rappelé. Il est indéniable que les relations de la Chine avec l’Afrique sont appelées à se renforcer rapidement. C’est avec patience, méthode et intelligence que la Chine a su gagner la confiance des Africains, en ayant par ailleurs posé tous les jalons d’une relation durable. A l’issue du premier Forum sur la coopération sino-africaine une Déclaration de Pékin a été adoptée à l’unanimité aux termes de laquelle les parties s’engagent à promouvoir des programmes de coopération dans des domaines-clés : économie, commerce, finance, technologie, transport, environnement et tourisme. Un processus de suivi des décisions prises a été mis en place au moyen de comités d’action, de conférences ministérielles ou de réunions d’ambassadeurs et d’experts. A cet égard, en Novembre 2002 s’est tenu à Addis-Abeba une rencontre très importante avec des résultats tangibles : institutionnalisation des Forums sino-africains ; accentuation et extension, notamment en lien avec le NEPAD, des programmes de coopération sur le plan économique et social. Parallèlement, la Chine annule unilatéralement les dettes des pays africains les plus pauvres et réduit certaines autres.
L’intensification de la coopération sino-africaine se poursuit avec une autre étape d’importance : le récent Sommet Chine-Afrique de Novembre 2006 au cours duquel le Président HU JINTAO a pu annoncer l’offre par la Chine d’un véritable partenariat stratégique à l’Afrique, manière également de conjurer les reproches sur un supposé néocolonialisme chinois. Cette offre a immédiatement trouvé sa traduction par la mise en place d’un Fonds de Développement Chine-Afrique doté d’un milliard de dollars destiné à financer le commerce et l’investissement des entreprises chinoises en Afrique. Récemment en Mai 2007, la Chine a nommé un « Monsieur Afrique » en la personne de LIU GUIJIN, visant spécialement à concurrencer en Afrique la coopération européenne. Celui-ci a, de façon significative, affirmé que la Chine, pays en développement et du sud, « comprend mieux les besoins » des Africains et y répond de façon plus adéquate par une forme de coopération sud-sud. Ajoutez à cela que l’aide chinoise ne s’embarrasse pas de conditionnalités politiques ou par référence aux droits de l’Homme et que sa pratique des taux d’intérêts bancaires défie toute concurrence. Je signale au passage, pour avoir longuement étudié la question, que la conception chinoise de la démocratie et des droits de l’Homme, qui récuse toute forme d’universalisme, obéit à d’autres critères inspirés par ses propres standards philosophiques.
La Chine s’est ainsi forgée en Afrique un avenir certain en y mettant le paquet, si j’ose dire. La réalité force à considérer que la présence chinoise en Afrique est bien perçue par les Africains tant que les Chinois maintiennent leur effort, comme ils s’y attèlent, d’une compréhension bienveillante. Y a-t-il un prix à payer, quand et sous quelle(s) formes ? Rien de précis ne peut se formuler à cet égard pour l’instant. Il est cependant certain que sur le plan diplomatique, tant par rapport au cas de Taïwan que dans le long processus d’affirmation de l’influence chinoise sur les grandes questions internationales sur lesquelles la Chine se trouve confrontée aux plus grandes puissances, pour l’appui également à ses initiatives au sein des Nations Unies comme des institutions onusiennes, la Chine a besoin des voix africaines. Bien entendu, reste que la Chine est fortement intéressée par les énormes ressources énergétiques de l’Afrique, mais quelle autre grande puissance, mise à part singulièrement la Russie – pour l’instant -, ne s’y intéresse pas ?
- D’éviter que les investissements chinois créent des situations de confrontation, des positions monopolistiques et aboutissent à imposer des conditions contraires à l’intérêt national ;
- D’encourager la création de joint-ventures impliquant différents investisseurs, ce dans un souci d’équilibre et de dividendes économiques et sociales au profit des nationaux;
- D’intéresser différents bailleurs de fonds d’autres pays partenaires dans les projets à dimension stratégique.
Il est impératif qu’aux yeux des Chinois l’Afrique ne soit pas perçue comme un nouvel Eldorado des temps modernes où tout et n’importe quoi est permis. Cela suppose, en somme, que chacun des pays africains développe une politique économique et sociale forte, claire, précise, efficace, déterminée où l’Etat joue son rôle régulateur et d’orientation en laissant cependant jouer le principe d’une libre et saine concurrence dans les différents secteurs économiques, et qui se traduise par une articulation et une programmation sur le moyen et le long termes avec des choix prioritaires ainsi que la mise en place des institutions propres à mettre en œuvre une vision nécessairement stratégique.
* Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO, Ambassadeur de Madagascar, est Sinisant diplômé supérieur de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris, Avocat et Enseignant universitaire spécialiste de la Chine en matière institutionnelle et juridique.
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