Interview François Lafargue : Les enjeux de la présence chinoise en Amérique-latine.
14 April, 2008
François Lafargue est Docteur en Géopolitique et Docteur en Sciences Politiques. Il est Professeur à l’École supérieure de Gestion de Paris et anime le séminaire Géopolitique à l’École centrale de Paris. Il est un spécialiste reconnu des enjeux énergétiques en Asie. Il est l’auteur de plusieurs articles et ouvrages notamment Demain, la Guerre du Feu. États-Unis & Chine à la Conquête de l’énergie, Ellipses, 2006.
1. Depuis quand la Chine s’intéresse-t-elle réellement à l’Amérique Latine et quelles en sont les causes?
Les relations entre la RPC et les États d’Amérique latine sont assez récentes par rapport aux relations établies avec les pays d’Afrique. Il faut attendre la visite de Richard Nixon à Pékin pour que les gouvernements d’Amérique latine se décident à franchir le pas et établissent des relations diplomatiques avec la Chine populaire : Le Mexique en 1972 puis le Brésil en 1974 ou encore la Bolivie en 1985. Les pays d’Amérique centrale et de la Caraïbe restent plus partagés, sept reconnaissent encore Taiwan comme Panama ou le Honduras. Mais l’influence de Taiwan s’amenuise, puisque plusieurs pays d’Amérique latine ont préféré se tourner vers la RPC qui offre des perspectives commerciales plus prometteuses. En juin 2007, le Costa Rica a établi des relations diplomatiques avec la RPC en échange de la promesse de la construction d’une raffinerie dans le pays. La présence de la Chine populaire ne cesse de se renforcer comme le traduisent les flux d’investissement directs étrangers et le volume des échanges commerciaux. La Chine voit dans l’Amérique latine un véritable réservoir de matières premières minières comme le cuivre (le Chili détient 36 % des réserves mondiales) et agricoles. L’Argentine comme le Brésil sont désormais les principaux fournisseurs en soja de Pékin. Naturellement la Chine s’intéresse également aux gisements d’hydrocarbures de la région, le Venezuela assure aujourd’hui de l’ordre de 5 % des importations pétrolières de la Chine.
2. Quels sont les secteurs dans lesquels la Chine investi : Est-elle dans une stratégie de recherche de marchés ou d’exploitation de matières premières. Quels sont les pays cible de la Chine et dans quelle recherche de stratégie ?
A vrai dire, les investissements chinois ne privilégient aucun pays en particulier. Le Brésil, premier marché du continent attire une grande partie des capitaux chinois investis dans la région, mais également le Pérou (pour les mines de fer, de cuivre et de zinc et qui en plus a un accès sur le Pacifique) et naturellement le Venezuela (pour les hydrocarbures et les gisements aurifères). La situation la plus particulière est le Mexique. Dans ce pays qui est pourtant la deuxième économie d’Amérique latine, les investissements chinois sont encore faibles. Un paradoxe qui s’explique par plusieurs facteurs, notamment l’interdiction faite aux étrangers d’investir dans le secteur pétrolier et la forte présence des États-Unis. Dans le secteur industriel comme la sidérurgie, les possibilités d’investissements sont plus limitées par des ressources naturelles plus faibles qu’au Brésil. L’industrie du Mexique est surtout une industrie de transformation (comme dans l’automobile) où le savoir-faire des Chinois est encore rudimentaire. Cela explique le très fort déficit commercial de Mexico avec la Chine. Dans le secteur agricole, les deux pays ne sont nullement complémentaires puisque le Mexique est également importateur de céréales comme le maïs. La Chine investit dans la région sous forme de joint-venture mais également sous forme de concessions accordées pour une durée précise.
3. Comment sont perçus les Chinois dans ces pays ?
La plupart des pays d’Amérique du Sud comme le Brésil et l’Argentine sont des pays d’immigration, qui comptent sur leur sol de fortes communautés asiatiques comme les Japonais au Pérou (de l’ordre de 100 000) ou les Chinois au Brésil. Aujourd’hui, comme d’ailleurs en Afrique, une certaine sinophobie se développe. La Chine est accusée de tous les maux notamment de la crise qui frappe le secteur textile au Mexique, à cause de la concurrence des produits made in China sur le marché nord-américain, la destination de 96 % des exportations du Mexique. La concurrence parfois déloyale des produits chinois est également dénoncée. Plusieurs gouvernements comme au Brésil et en Argentine n’ont pas hésité l’an passé à recourir à des mesures anti-dumping concernant le textile et le jouet. Le Mexique a subi aussi de nombreuses fermetures d’usines comme celles de Nec ou de Kodak, qui préfèrent s’installer en Chine. Le salaire quotidien d’un ouvrier mexicain s’établit en 2007 à 6,4 $, soit en moyenne deux fois et demi à trois fois plus qu’en Chine selon les régions. Mais les gouvernements se montrent moins critiques. La bonne santé des économies d’Amérique latine (8,5 % de taux de croissance en 2006 en Argentine, 8 % au Pérou) est principalement due au « boom » des exportations de matières premières vers la Chine
4. L’Amérique Latine était ou est historiquement la « chasse gardée des Etats-Unis ». Avec l’arrivée de la Chine peut-on envisager un bouleversement dans cet équilibre géostratégique ?
La présence de la Chine en Amérique latine doit être appréciée à sa juste valeur. En termes de stock d’IDE, la Chine reste bien loin derrière les États-Unis et l’Union européenne. Et si les flux commerciaux s’intensifient, là encore, les États-Unis et l’Union européenne restent des partenaires incontournables. Le commerce entre le Brésil et les États-Unis (49 milliards en 2007), reste deux fois plus important que le commerce sino-brésilien. Il serait plus juste de parler de rééquilibrage en faveur de l’Asie, du commerce latino-américain.
Pour les États-Unis, je pense que la menace est de deux ordres. D’une part, les exportations massives de la Chine fragilisent les économies régionales (à cause de la concurrence des produits chinois sur les marchés locaux mais également aux États-Unis). Le secteur textile au Mexique comme au Guatemala souffre terriblement de cette concurrence. Or les crises sociales amènent à une recrudescence du trafic de drogue et à une amplification de l’immigration vers l’Amérique du Nord. Dès le début des années 1990, le gouvernement américain avait conclu des accords afin d’encourager les pays d’Amérique andine à lutter contre le trafic de drogue, en échange de facilités commerciales (Loi pour la promotion du commerce andin et l’éradication de la drogue). Mais la concurrence chinoise sur le marché nord-américain risque de compromettre l’application de ces accords commerciaux et partant leur détermination à lutter contre le narcotrafic.
Maintenant également, les investissements chinois consolident à des degrés divers des régimes hostiles à Washington comme en Bolivie et naturellement au Venezuela. Ces pays voient dans Pékin un investisseur se substituant à l’hégémonie américaine. Les liens entretenus entre le Venezuela et la Chine obligent Washington à diversifier davantage ses importations en hydrocarbures.
5. La présence chinoise étant de plus en plus marquée, quelles sont les réactions à attendre de l’Europe, des Etats-Unis, éventuellement des autres pays émergents (Inde et Russie) et surtout du Brésil ?
Pour les Européens comme pour les Américains, la présence de la RPC a un avantage. Elle oblige les investisseurs européens à abandonner leur métier traditionnel comme l’extraction minière pour être plus présent dans les secteurs de services, plus rentables comme la Banque ou la téléphonie mobile où la Chine n’a guère de compétence reconnue. Par exemple, Alstom est en négociation pour construire une ligne de TGV entre Buenos Aires et Cordoba.
6. Peut-on imaginer des risques de conflits concernant le canal de Panama entre la Chine et les États-Unis ?
Pour la Chine, le canal de Panama apparait comme un point de passage vital puisque une part importante de ses importations en provenance d’Amérique latine y transite. Cet intérêt doit être relativisé. Même si la distance est plus longue, de nombreux navires notamment des tankers pétroliers partant du Venezuela empruntent la route du Cap, puis l’océan Indien pour atteindre les côtes chinoises. Un paradoxe qui s’explique par la saturation du canal de Panama et par la disponibilité des navires. Parfois les armateurs ne trouvent à leur disposition que des navires dépassant la norme Panamax donc, ne pouvant traverser le canal. L’intérêt de Panama pour la RPC est bien plus faible que le détroit de Malacca, par lequel transite les ¾ des achats en pétrole de Pékin.
Donc il parait peu probable que le canal devienne un enjeu dans les relations sino-américaine. De même si le canal de Panama a été rétrocédé au Panama, les États-Unis qui considèrent le canal comme une quasi voie d’eau intérieure, se sont vus reconnaître un droit d’intervention militaire en cas de menace sur les installations. Washington d’ailleurs ne s’est pas offusqué quand la société chinoise de Hong Kong (Hutchison) a été retenue pour devenir l’opérateur principal. De toutes les manières la marine chinoise à ce jour n’a guère de capacités opérationnelles en dehors de la mer de Chine. La question ne se pose donc pas au moins pas pour le moment.
7. Et Cuba peut-il être un enjeu stratégique pour la Chine ?
Avec Cuba dont la Chine est maintenant après l’Espagne et le Venezuela, le troisième partenaire commercial, les relations s’amplifient. L’île est l’un des principaux producteurs mondiaux de nickel et détient d’importantes réserves de cuivre et de cobalt. Plusieurs entreprises minières chinoises sont présentes dans l’île. Cuba a surtout été un allié de l’Union soviétique n’entretenant guère de relations avec la Chine populaire. Aujourd’hui l’île n’est pas un enjeu pour Pékin comme elle pouvait l’être pour Moscou. La Chine n’a ni besoin d’une base militaire pour frapper le territoire américain ni de relais pour porter la révolution dans l’Amérique latine ! A cause de l’incertitude institutionnelle, il semble que la Chine soit très prudente, soucieuse de ne pas provoquer une crise diplomatique avec Washington.
8. Quel serait le nouveau profil de l’Amérique-Latine ?
Après la période sombre des dictatures militaires, l’Amérique latine a connu un processus de démocratisation, mais souvent sous contrôle étroit de l’armée. La victoire des mouvements de gauche depuis une dizaine d’années parachève ce processus de démocratisation. Je pense que le commerce avec la Chine est à première vue très positif dans la mesure, où les rentrées en devises permettent d’apurer la dette extérieure comme au Brésil, et assure une forte croissance dans la région. Il ne faut pas oublier que la plupart des pays d’Amérique latine dégagent un excédent commercial avec la Chine, même si les montants s’amenuisent chaque mois. Mais la détérioration des balances commerciales comme au Brésil (désormais déficitaire dans son commerce avec la Chine depuis 2007) est aussi le signe encourageant de la forte consommation des ménages en bien de consommations courants.
De même le dynamisme du commerce avec l’Asie permet d’envisager la construction de nouvelles infrastructures comme l’élargissement du Canal de Panama. A moyen terme, le bilan sera plus contrasté. Les pays d’Amérique latine restent cantonnés à un rôle de fournisseur de matières premières et vivent au rythme de la croissance économique de la Chine. Une situation bien dangereuse. On peut espérer que, après la Chine, l’Inde qui est en train de construire une puissante industrie prendra le relais comme acheteur de matières premières. Il faudrait que les gouvernements investissent davantage dans les industries de transformation, pour ne pas être uniquement des pays rentiers. De surcroît, les populations vont également constater que le développement de l’Asie a un impact négatif, avec la hausse du prix des carburants et de certaines matières premières comme le maïs. Les émeutes au Mexique au début de l’année 2007 l’ont tristement rappelé.
4ème de couverture de l’ouvrage : Demain, la Guerre du Feu. États-Unis & Chine à la Conquête de l’énergie, Ellipses, 2006.
De la Cordillère des Andes au Golfe de Guinée, de la mer d’Andaman aux rives de la Caspienne, les Etats-Unis et la Chine se livrent à une véritable guerre énergétique. Première puissance économique mondiale dans moins de deux décennies, la Chine désormais deuxième consommateur mondial de pétrole après les Etats-Unis, a un besoin insatiable d’hydrocarbures. Pékin et Washington partagent une même obsession, la diversification de leur approvisionnement énergétique, pour réduire leur dépendance à l’égard du moyen orient désormais trop chaotique. Les deux puissances s’affrontent en Amérique latine, en Afrique comme en Asie centrale promettant à leurs fournisseurs, soutien diplomatique, aide militaire et coopération économique. Mais cette rivalité sino-américaine doit désormais tenir compte d’un troisième acteur, l’Inde, plus discret mais non moins déterminé. La Guerre de l’Energie que fait que commencer.
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One Response to “Interview François Lafargue : Les enjeux de la présence chinoise en Amérique-latine.”
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très bon article qui résume parfaitement les enjeux de la question