Chine et Climat - QUESTIONS A LAURENT LI

17 novembre, 2008

Sur l’échiquier mondial du réchauffement climatique, comment se situe la Chine ?

Avec un territoire immense, une variation géographique très contrastée du climat, la Chine est vulnérable aux aléas météorologiques et au changement climatique. Son économie est en pleine expansion et en mutation permanente. Les impacts du changement climatique seront sans doute de plus en plus importants. D’ un autre côté, en comparaison avec l’ économie du monde occidental (qui est bien rodée et établie), l’ économie chinoise, avec un volume total plus faible, subit moins de dommages liés aux changements climatiques. Mais les dommages vont s’accroître au fur et à mesure des développements de l’économie. Sur le plan des émissions de carbone, la Chine est en train de devenir le premier pays émetteur, devant les États-unis. Si on prend la quantité du carbone émis par tête d’ habitant, la Chine n’ est plus totalement en queue du classement mondial. Elle est plutôt au milieu du classement. En résumé, la Chine joue un rôle très important en ce qui concerne le réchauffement climatique : important par l’ émission de carbone, effet des dommages croissants du développement économique.

Quelle cartographie des différents impacts du réchauffement climatique peut-on dresser selon les régions ?

En ce qui concerne les impacts physiques du réchauffement climatique, deux choses peuvent être prises en compte : la moyenne climatologique et les événements extrêmes. Les deux sont importants quant à leur influence sur les activités économiques et sociales. Ce qu’ on peut dire actuellement, c’ est qu’ il y a encore beaucoup d’ incertitudes. Les projections du rapport IPCC-AR4 sont contrastées pour cette région du fait de la complexité du système climatique et de la localisation géographique: topographie, plateau tibétain, mousson. Il est donc difficile d’ étudier les aspects régionaux du climat de la Chine et de produire des scénarios fins du changement climatique.

Si je prends les résultats régionalisés issus des travaux du LMD, au milieu du siècle on peut s’attendre à un réchauffement de 1 à 2°C pour la Chine (par rapport à la climatologie 1970/1999). Le réchauffement est moins important dans les régions côtières et il devient plus fort à l’ intérieur du pays. Le réchauffement est plus fort en hiver et moins fort en été. Concernant les précipitations, il y a une tendance à l’augmentation au nord et à la diminution au sud. Toutefois, il y a beaucoup de variations locales. Pour les précipitations intenses extrêmes, on peut s’attendre à une augmentation, tout comme pour les vagues de chaleur. Mais, pour l’ instant, on n’ a pas encore une conclusion consensuelle sur l’ occurrence des périodes de sécheresse. Pour les cyclones tropicaux, des études montrent une augmentation de leur intensité et de leur nombre avec le réchauffement global du climat. Ceci aura des conséquences directes sur la moitié sud de la Chine.

Quelles sont les modifications environnementale envisageables  : risques de désertification ? Transformation des zones agricoles ?….

À mon avis, le risque de désertification ne semble pas très important pour la Chine si on croit à la projection du changement climatique à l’ aide du modèle du LMD. En revanche, les zones agricoles risquent de subir des changements. Le blé d’ hiver, par exemple, est une culture dominante en Chine du Nord. Le réchauffement climatique, qui se manifeste davantage par des hivers doux, va inciter à son remplacement par le blé de printemps. Or celui-ci est plus vulnérable aux gels printaniers, événements rares mais catastrophiques pour le blé de printemps. Selon l’ estimation des chercheurs, le dommage lié aux gels s’ élève à 2 milliards de yuans pour les seules années 2004 et 2005. À Xinjiang au nord-ouest, la fonte précoce de la neige au printemps augmente le risque d’inondation. Dans le nord-est de la Chine (Mandchourie), le soja peut être remplacé par le riz si le climat se réchauffe raisonnablement. Ceci peut augmenter la production agricole de cette région. Dans les années ou les dizaines d’ années à venir, le réchauffement global du climat soulève sans doute de nouveaux défis pour l’ agriculture chinoise. Les impacts du changement climatique auront des conséquences de plus en plus importantes au fur et à mesure de la modernisation de l’agriculture chinoise à des échelles de plus en plus grandes.

En matière d’émission de gaz à effets de serre comme de détérioration environnementales, on pointe du doigt les conséquences de la croissance économique. Sait-on ce qu’était la situation avant les années 1990 ? A-t-on mesuré la vitesse et l’indice de détérioration ?

J’ imagine que oui. Mais je ne connais pas bien cet aspect. N’ importe qui vivant en Chine peut constater la détérioration de l’ environnement par lui-même. Tous les Chinois le savent bien, le prix fort de cette progression rapide de l’ économie chinoise s’évalue en détérioration de l’ environnement, pollution de l’ air, de l’ eau, du sol etc. Certains chercheurs ont même dit que le PIB de beaucoup de régions chinoises n’ aurait pas progressé du tout si on avait tenu compte de l’ atteinte à l’ environnement. Les Chinois sont plus sensibles à la détérioration de l’environnement perçue au quotidien qu’au changement climatique qui, lui, ne se perçoit pas directement.

Les scénarii prospectifs estiment que, à l’horizon 2030, la Chine – avec l’Inde – sera responsable de la majorité des émissions de gaz à effets de serre. A-t-on évalué dans quelle mesure cette situation annulerait les efforts des pays développés, en supposant que ceux-ci soient réels ?

Mathématiquement, sans doute. Mais il ne faut pas sous-estimer le sens de responsabilité des Chinois envers le monde entier. Si les pays développés montrent la viabilité et le réalisme d’ une économie plus saine, plus soucieuse de l’ environnement et avec une capacité de développement durable, les Chinois suivront leur exemple. J’ en suis convaincu, parce que cette voie représente finalement la direction à suivre pour l’ humanité entière, n’ est-ce pas?

Actuellement, les technologies propres sont majoritairement détenues par les pays développés. La Chine en a besoin pour rénover ses industries, généralement gourmandes d’ énergie. Le transfert de technologies est la clef de voûte permettant de conduire la Chine vers un monde meilleur et vers une intégration responsable dans la communauté internationale. Est-ce seulement un problème commercial ? Je ne le crois pas. Les pays développés hésitent à s’ engager, parce qu’ ils ont peur que leurs technologies soient copiées et bradées. C’ est peut-être là qu’ il faut réfléchir afin de trouver une solution convenable pour tous. Il faudrait aussi trouver un mécanisme de financement durable pour que les pays développés puissent innover technologiquement et garder toujours une avance.

La prise de conscience du problème semble évidente au niveau du gouvernement central qui en a mesuré toutes les incidences au niveau humain, socio-économique et donc politique. Les JO ont aussi été une manière de communiquer sur la nécessaire prise en compte de l’environnement. Mais qu’en est-il de la prise de conscience au niveau des autorités locales et des populations ?

Le gouvernement chinois a massivement investi dans la recherche depuis plusieurs années. Le taux de croissance annuelle des investissements dans la recherche est de 20 à 25 %, ce qui dépasse largement la progression du PIB qui est autour de 10%. C’ est facile à comprendre: le système fiscal étant de plus en plus complet, la recette budgétaire de l’ état augmente plus vite que le PIB. Le secteur du changement climatique semble aussi une priorité du gouvernement chinois. La CMA (China Meteorological Administration), par exemple, vient d’ inaugurer son Centre du Changement Climatique avec un important budget. Deux cent millions de yuans ont été mobilisés pour sa création. D’ autres initiatives existent aussi à l’ Académie des Sciences, au Ministère de l’ Hydraulique et dans les Universités. Néanmoins, le changement climatique global et ses conséquences n’étant pas perceptibles directement, au quotidien, il est clair que les autorités locales sont moins sensibilisées à ce sujet, encore moins la population.

Qui en Chine reçoit / perçoit / devient conscient du changement climatique ? Autrement dit, quels types de populations (stratification de la société  : cadres, cadres supérieurs, ouvriers, paysans, jeunes, étudiants….) sont réceptifs ? Peuvent-elles être des relais ?

Bien sûr, les jeunes et les étudiants sont les plus conscients du changement climatique. Malgré tout ce qu’ on dit sur la gouvernance en Chine, les dirigeants chinois sont soucieux de l’ opinion publique, et de l’ image de la Chine sur la scène internationale. Je sais aussi qu’ il y a une partie non négligeable des hauts fonctionnaires assez sceptiques sur le changement climatique. Il ne faut pas sous-estimer leur influence, car ils détiennent souvent des postes importants dans l’ administration. Ce sont des technocrates, qui ont vécu à l’ étranger pour la poupart. Ils sont capables de comprendre des choses complexes, mais ils peuvent aussi agir à tort à cause de préjugés idéologiques. Certains d’entre eux peuvent même penser que le changement climatique est un prétexte de l’ Occident pour rénover sa structure économique tout en essayant d’ entraîner le monde en voie de développement dans ce mouvement, afin de conserver la maîtrise de l’ économie mondiale.

"Où en est la coopération scientifique franco-chinoise dans le domaine de la climatologie en particulier et de l’ environnement en général ? Quels sont les pays occidentaux les plus avancés dans la coopération avec la Chine dans ces domaines ? Quelles formes ces coopérations prennent-elles ?"

En matière de coopération scientifique, traditionnellement les Chinois sont attirés par l’ Amérique qui symbolise la puissance économique et scientifique du monde occidental. Mais, je constate une certaine forme de frustration chez mes collègues chinois quant à la coopération sino-américaine. Parce qu’ ils ne tirent pas vraiment profit de celle-ci. L’ Europe devient donc de plus en plus attractive pour les scientifiques chinois. Ils trouvent que les échanges avec l’ Europe s’effectuent sur une base plus équitable. Les Européens bénéficient souvent d’un capital de confiance. En matière de commerce comme de recherche scientifique, une relation de confiance est en effet essentielle pour les Chinois.

 

laurent_li

Laurent Li, born in Feb. 1965, is graduated from the Department of Meteorology, University  of Nanjing, China. He got his Ph.D degree in 1990 from the University of Paris, France, in the field of climate modelling. His post-doc research on cloud-radiation interaction was supported
by the French space agency (CNES) from 1990 to 1991. In 1991, he was recruited by the  French national centre for scientific research (CNRS) as a research scientist. He is now a Senior scientist ("Directeur de recherche") at CNRS, working on Earth climate in LMD ("Laboratoire de Météorologie Dynamique") in Paris. He obtained the supervisorship for Ph.D
students (HDR: "Habilitation à diriger la recherche") from the University of Paris in 2002.

 

The research activities of Laurent Li cover a large spectre of climate and environmental resources, including atmospheric general circulation, coupling of ocean and atmosphere, scale interaction in the climate system, and impacts of climate change. He is author or co-author of  more than 50 publications in these fields. He was supervisor or co-supervisor of 6 Ph.D
students and 8 post-doctoral researchers in LMD. He gave lectures in a number of Parisian academic establishments, such as ENSTA, ENPC and ENS.

 

Laurent Li has experiences in several European Union (EU) research projects, ECCLOUD  (role of clouds in climate), SIDDACLICH (climate change projection), SINTEX (scale interaction in   climate system), METRIC (climate effects of man-made short-living gases), and French national programmes, PNEDC (climate dynamics) and GICC (impact and
management of climate change). He is, in particular, the scientific coordinator of the MedWater project concentrated on climate downscaling in the Mediterranean region and impacts of climate change on the regional atmospheric circulation and hydrology. He has also experiences on Sino-French cooperative researches and he was coordinator of three Sino-
French PRA projects on climate modelling. Laurent Li is now a member of the MedCLIVAR scientific steering committee, team leader of  the regional climate and Mediterranean climate inside LMD and IPSL ("Institut Pierre-Simon  Laplace", a federation of five Parisian laboratories on environmental issues). He is currently  sub-project leader of two EU climate projects devoted respectively to the Mediterranean  region (CIRCE) and Eastern Europe (CLAVIER).

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