Chine et Économie - QUESTIONS A THIBAUD VOITA

17 novembre, 2008

Pour commencer par quelques fondamentaux, pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’économie socialiste de marché, ses principes de base ?

L’économie socialiste de marché n’ est pas un concept creux destiné à la population. La politique économique chinoise repose sur la volonté des autorités de réguler et de contrôler de façon très précise certains pans de cette même économie. Depuis quelques années, on assiste à une transformation dans le mode de gestion de l’Etat avec un retrait progressif, même physique. L’Etat chinois repense intégralement son rôle dans l’ économie politique de façon à assurer un contrôle assez effectif et global sur l’ économie mais avec moins de présence.

Diriez-vous que, au cours des années, la Chine a respecté cette règle de l’économie socialiste de marché ?

Deux points sont à noter : le contrôle macro-économique, par les mesures votées et appliquées en 2003 et 2004, qui repose sur une idée directrice, à savoir que les tensions inflationnistes ne se gèrent pas au travers du jeu des taux d’ intérêts, mais plutôt par la limitation des surinvestissements, par exemple l’ acier, l’ immobilier… La Chine va aujourd’hui vers un modèle plus traditionnel avec des mesures contre l’ inflation telles que le contrôle des prix. Le second point, c’est la présence d’ entreprises, souvent des conglomérats, qui sont gérées par un département particulier, le SASAC, qui domine quasiment tous les secteurs industriels et couvrent aussi des secteurs stratégiques. Un exemple de ces conglomérats : Baosteel pour l’acier. Ces entreprises sont présentes sur tout le territoire et le secteur "privé" n’a pas beaucoup de place pour exister à côté d’elles. Ces entreprises étatiques ont quasiment rang de ministère dans leur secteur. Quant au secteur "privé", il faudrait aussi définir ce que recouvre vraiment ce terme en Chine.

Comment est structurée l’économie chinoise, quels sont les points de ruptures et d’accélération ?

Concernant la structure de l’ économie chinoise, dans les années 80 - 90, la Chine a été l’ atelier du monde. Les entreprises étrangères ont créé des joint-ventures pour assembler des produits sur place et les exporter. Les dirigeants chinois s’ inquiètent depuis la fin des années 90 de cette situation et souhaitent passer du made in china au invented in China.

Autre thème récurrent : la croissance chinoise se fait surtout grâce aux investissements directs étrangers plutôt que par la consommation. Il y a une énorme question sur la valeur de la consommation dans la croissance, car il n’ existe pas de statistiques vraiment fiables. Néanmoins, on s’ accorde à dire qu’ elle représente moins d’ un tiers de la croissance. Des tendances lourdes expliquent ce retard. Les chinois sont fortement incités à épargner pour trois raisons : un, l’absence de sécurité sociale réelle ; deux, les frais d’éducation de l’enfant ; trois, assurer sa retraite.

Face à la réussite de l’économie chinoise, on entend, depuis des années, des voix exprimer le risque de surchauffe, le risque social, celui d’une implosion de l’économie chinoise : quelle est votre opinion ?

Effectivement, il ne faut pas oublier que la Chine est aussi un pays où il y a énormément d’ inégalités, et qu’une grande partie de la Chine reste pauvre. La répartition de la richesse est inégale. Il existe une élite très puissante qui tient les ficelles à la fois de l’ économie et du politique.

En 20 ans, l’économie chinoise a franchi plusieurs étapes. L’expression « usine du monde » semble de plus en plus obsolète… Où en est l’économie chinoise aujourd’hui et comment voyez-vous son évolution, notamment en prenant en compte ces trois facteurs : le besoin en énergie et en matières premières, le fait que la Chine bénéficie encore des avantages des pays en développement alors qu’elle est la 3e puissance économique mondiale, le virage résolument pris vers l’économie de la connaissance ?

Le gouvernement chinois a lancé des plans pour favoriser l’ innovation ce qui se traduit par beaucoup d’ investissements et de création d’ instituts de recherche. La Chine a clairement la volonté de se positionner en puissance technologique. Il est assez difficile de mesurer son niveau en la matière, mais des secteurs comme les télécoms, l’ énergie avec le charbon ou le photovoltaïque, maintenant le spatial, les biotechs, portent de plus en plus sa marque et vont nous concurrencer à terme. C’ est une économie qui avance très vite. Il ne faut pas oublier qu’ il y a quinze ans, la Chine était quasiment absente de la scène mondiale. La logique chinoise veut que mieux vaut avancer, même dans l’ erreur, plutôt que de s’ arrêter, car cela créerait une incertitude au niveau du peuple. Les dirigeants chinois essaient de faire évoluer les choses avec un pragmatisme total. La Chine doit en permanence s’ adapter, garder une dynamique, avancer, mais in fine c’ est aussi pour que le Parti puisse rester au pouvoir.

Dans la crise financière actuelle quelles sont les positions et stratégies chinoises, notamment vis-à-vis des USA ?

Les jeux olympiques ont été la consécration du retour de la Chine sur la scène mondiale, mais les conséquences économiques sont difficiles à déterminer. Tout d’ abord, c’ est Pékin, qui représente un peu moins de 4 % du PNB, qui a bénéficié des investissements colossaux. Mais ces investissements avaient été programmés avant les jeux. La volonté politique chinoise veut faire de Pékin un contrepoids à Shanghai. Cependant, l’ effet J.O., après leur clôture, a été effectivement occulté par la crise financière. De cette crise financière, on peut tirer deux scénarios extrêmes, le premier est une crise économique très profonde aux États-Unis et la Chine rattrape son retard plus tôt que prévu, le second est que la crise lamine la croissance chinoise et il y a une implosion du pays.

Quelles seront les conséquences économiques envisageables pour l’économie chinoise suite aux récents événements financiers et à la crise qui s’annonce et par effet de domino sur nous-mêmes ?

Il y aura un ralentissement économique chinois. Or, il y a une règle fondamentale : si la Chine descend sous les 8 % de croissance, elle se retrouve incapable de créer suffisamment d’ emplois pour ses diplômés, d’où un mécontentement social, du chômage et des tensions. Donc, si le seuil des 8 % est franchi à la baisse, la Chine aura beaucoup de mal à tenir. Avec la crise financière actuelle, les équipes au pouvoir doivent aussi faire face à une gestion de crise à laquelle ils ne sont pas habitués. On peut d’ailleurs percevoir un certain désarroi avec deux questions récurrentes : «  Dois-je foncer ou dois-je tout arrêter ? ». Il ne faut pas non plus négliger un retour du patriotisme économique et ceci depuis le début des années 2000, avec une accélération en 2004 et 2005. On porte un regard critique sur les entreprises étrangères, on perçoit une volonté de plus en plus marquée de les remplacer par des entreprises chinoises. Quant à la Chine « sauveur du monde », notamment via son fonds souverain, ou pouvant servir de modèle… À ce jour, elle n’a pas encore fait preuve de véritables responsabilités en matière de politique étrangère. La seule conduite chinoise est actuellement celle du pragmatisme. La question que l’ on peut se poser c’ est : jusqu’ où pourra-t-elle s’ appliquer ?

 EXTRAITS AUDIO

  Consommation et croissance

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Crise économique et croissance

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Inflation modèle économique de la Chine

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scan0002 Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Thibaud Voïta suit actuellement une thèse de doctorat portant sur les relations économiques entre le gouvernement central et les pouvoirs locaux chinois, dans le secteur de l’énergie. Il est également chercheur à Asia Centre, Sciences Po et travaille régulièrement comme consultant pour de nombreuses institutions (CEIS, Exorientis, HEC Eurasia Institute, Adetef du Ministère de l’Economie, etc.).

Il vit actuellement à Pékin et parle et lit couramment le chinois.

 

 

 

 

 

 

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