Chine et Géopolitique - QUESTIONS A TANGUY STRUYE DE SWIELANDE
17 novembre, 2008
Décriée, dénoncée pendant le parcours de la flamme olympique, « attendue au tournant » à quelques jours de l’ouverture des JO, la Chine aura, pendant ceux-ci, incontestablement gagné cette bataille de l’image. Elle a montré au monde qu’elle était bien une très grande puissance : politiquement, économiquement, sportivement. Cependant, au-delà des images, quelle est la réalité géopolitique de la Chine ? Quel bilan tirer de sa position sur l’échiquier mondial au lendemain de cette victoire olympique ?
Quelle est la réalité géopolitique de la Chine et comment la définiriez-vous ?
Les Hans, ethnie majoritaire en Chine, se sentent très menacés. Ceci, au niveau intérieur. Pour ce qui est de l’extérieur, la configuration géographique de la Chine, surtout du côté de la mer, ne lui permet pas de se projeter. En effet, au nord, avec la mer Jaune et la mer de Chine orientale, il y a la Corée et le Japon, au sud, avec la mer de Chine méridionale, il y a l’Indonésie, les Philippines, le Vietnam… Sans compter, à la jonction des deux mers, Taiwan et, plus loin dans le Pacifique, Guam. Ainsi la Chine au niveau géopolitique se sent quelque peu vulnérable.
Quelles sont les orientations géopolitiques de la Chine : par rapport aux États-Unis bien sûr, mais aussi face aux grands enjeux régionaux et globaux ?
En ce qui concerne les relations de la Chine avec les États-Unis, depuis la mise en place de l’administration Bush ,les relations sont plutôt bonnes. Une certaine forme de confiance s’ est installée. Mais la méfiance est toujours présente étant donné que la Chine est en train de développer sa puissance maritime, en particulier dans le Pacifique. Par ailleurs, il reste toujours le cas de Taiwan.
Taiwan est actuellement une sorte de verrou pour la Chine, car elle est sous influence américaine. Si ce verrou venait à sauter, c’ est l’ ensemble des lignes de communications américaines qui pourraient être mis en danger au niveau du Japon et de la Corée. Qui tient Taiwan contrôle le détroit de Taiwan et tout ce qu’ il y a au-delà. Il est donc très important pour la Chine de récupérer Taiwan.
A l’ouest, les relations avec la Russie sont bonnes étant donné qu’ il y a une volonté de contrer l’ approche unipolaire des États-Unis, mais il ne faut pas oublier qu’ il y a beaucoup de concurrence entre ces deux pays tant au niveau de l’ énergie, de l’ Asie centrale que des frontières. La Russie n’ a pas envie de devenir le client de la Chine et la Chine n’ a pas envie de devenir le client de la Russie. Les relations qu’ entretiennent ces deux pays sont plutôt d’ ordre pragmatique.
Pensez-vous qu’il existe un « soft power » chinois ? S’il existe, comment le définiriez-vous ?
Le soft power est un concept tout nouveau pour la Chine. Elle vient d’un horizon où les programmes d’influence relevaient plutôt de l’exercice de propagande. Dans cette perspective nouvelle de soft power, la Chine a mis en place tout un ensemble de bureaux et d’ organisations internationales, comme la chaîne de télévision CCTV qui diffuse en anglais pour justement donner une bonne image de la Chine. Les Chinois font très attention à ne pas mélanger les concepts de soft power et de propagande. Ceci étant dit, le livre blanc de la politique étrangère chinoise a explicitement indiqué que la Chine utilise le soft power dans les relations internationales. Comment l’exerce-t-elle ? La Chine recommande toujours "le développement pacifique". Ensuite, il y a son rôle au niveau des organisations internationales comme l’Asean, l’ONU. Il y a également la mise en place de forces de paix. Ces différentes présences lui permettent d’ exercer son influence auprès de certains pays afin que ceux-ci ne reconnaissent pas Taiwan. Au lieu de parler de soft power, il faudrait plutôt évoquer un « smart power » guidé par la realpolitik et le pragmatisme. Si on prend l’ exemple de l’ institut Confucius, la Chine essaye d’ en implanter partout dans le monde pour promouvoir la langue chinoise, sa culture… Le développement de ces instituts est assez impressionnant en Afrique.
Quelle comparaison établir entre la vision géopolitique chinoise et la vision géopolitique américaine, la manière dont l’une et l’autre peuvent s’exercer ?
Il est clair qu’au niveau de la géopolitique chinoise il y a un but de domination des routes maritimes, ce qui implique à la fois le développement d’ une flotte commerciale, mais aussi d’ une flotte militaire, ce qui pourrait amener à une confrontation avec les États-Unis. Il y a aussi une confrontation possible avec la Russie pour le contrôle de l’ Asie centrale. La Chine est influencée par les courants de la pensée géostratégique du XIXe siècle.
Comment voyez-vous la posture américaine et la posture européenne face à la Chine ? Pensez-vous que ces postures imposent des limites à la Chine, limites réelles ou supposées ? Ou bien cette question appartient-elle déjà au passé face aux mutations à l’œuvre ?
Pour ce qui est de l’ Union européenne, la Chine ne la considère pas comme une menace. Des tendances nous indiquent même que la Chine souhaiterait, par des alliances ou des partenariats, séparer l’ union européenne de l’ influence américaine, donc diviser pour régner et scinder la relation transatlantique. On peut essayer de construire un scénario où les États-Unis seraient obligés de se recentrer sur leur défense, donc d’ investir beaucoup d’ argent, et ceci au niveau de l’ Atlantique à la place du Pacifique. Pour y arriver la Chine peut utiliser l’ outil économique et surtout jouer sur l’ image actuelle des États-Unis. Mais la réussite de ce scénario n’ est pas vraiment évidente. La volonté politique chinoise est présente mais, suite à la crise géorgienne récente, un rapprochement transatlantique s’est opéré.
La crise géorgienne et les réactions qui s’ ensuivent (ainsi que la décision de l’ indépendance du Kosovo) amènent à un isolement de la Russie. La Chine a très faiblement réagi, mais un axe Chine - Russie peut-il se recréer, sachant que ces deux pays courent après leur image, leur puissance, avec un même esprit de revanche sur les humiliations du passé ?
Au moment de la crise géorgienne, la Russie n’ a absolument pas eu le soutien qu’ elle pouvait espérer de la Chine.La raison en est simple : la Chine est contre le droit d’ ingérence. Admettre l’ indépendance de l’Ossétie du Sud ou de l’Abkhazie mettrait la Chine dans une position très délicate concernant l’ indépendance du Tibet, par exemple.
Quelles sont les forces et les limites de la puissance financière chinoise ?
Au niveau économique, on observe de plus en plus que la Chine a envie d’inventer des produits. Elle accentue son effort dans la recherche et développement. Cependant, il ne faut pas oublier qu’ il y a un très grand déséquilibre social à l’ intérieur de la Chine, entre les zones côtières et l’ intérieur, des différences de salaires à travail équivalent pouvant aller jusqu’au trois fois. Il existe donc de très fortes tensions sociales, une migration des populations vers les villes avec toute une question secrétaire. Demeurent aussi les problèmes des copyright et de la contrefaçon. Un autre problème auquel est confrontée la Chine, c’est la corruption, et ceci au sein même du parti communiste par manque de contrôle. Le récent tremblement de terre en a malheureusement été la démonstration puisque les murs des écoles ne correspondaient pas, en termes de matériaux, à ce que les normes exigeaient.
A la puissance chinoise, on oppose aussi différents risques : risque de surchauffe économique, risque lié aux interdépendances d’un système économique global, risque social, risque environnemental… Comment voyez-vous ces risques ?
Tous ces risques existent, mais le risque environnemental, à mon sens, occupe une position de premier plan. Par exemple, le problème de l’ eau potable commence à devenir dramatique puisque de nombreuses villes n’ ont pas assez d’ eau potable pour les populations. Ce point nous amène indirectement au Tibet. En effet, le Tibet contient d’ énormes réserves d’ eau et les rivières qui en partent irriguent l’ Inde, le Plaisant et le Bangladesh. Ces pays ont peur que la Chine dévie à la source les cours d’ eau en direction de son territoire. On se retrouve là face à une problématique où environnement et géostratégie sont liés.
Dans la crise financière, la Chine se montre discrète…
Ceci peut s’ expliquer par le souhait de laisser les États-Unis se débrouiller tout seul et de n’ agir qu’en cas de réel besoin. Ceci s’explique aussi par la nécessité de conserver ses propres liquidités pour le développement de la Chine en cas d’ éventuel recentrage. Mais je ne suis pas économiste !
Diriez-vous que la Chine est un colosse aux pieds d’argile ou une nouvelle superpuissance porteuse d’un modèle que les Occidentaux devront apprendre à considérer ?
Pour le moment oui, la Chine est un colosse aux pieds d’ argile. La façon dont elle a géré le problème du lait empoisonné est à l’opposé de l’ image qu’elle a voulu donner pendant les Jeux Olympiques. Mais dans vingt ans ou trente ans, elle deviendra très certainement concurrente du modèle occidental et pourra imposer son propre modèle. La Chine a un autre objectif, celui d’être reconnue comme une puissance spatiale, le domaine de recherche de prestige par excellence qui, surtout, lui permet d’entrer en concurrence avec les Russes et les Américains. C’ est un signal fort ! Elle a testé une arme antisatellite. Son message est clair, surtout vis-à-vis des États-Unis : « Vous Américains qui dépendez de votre technologie et de vos satellites, nous pouvons vous rendre vulnérables ». L’ espace est un nouveau territoire de concurrence entre les Russes, les Chinois, les Indiens, le Japon, l’ Europe et les États-Unis.
EXTRAITS AUDIO
La Chine et les Etats-Unis
La Chine et la Russie
La Chine , l’eau et le Tibet
L’importance géostratégique de Taiwan
La Chine et l’espace
Docteur en sciences politiques de l’ Université catholique de Louvain (UCL), Tanguy Struye de Swielande est professeur à l’UCL, aux Facultés universitaires catholiques de Mons et à l’École Royale Militaire, coordinateur à l’UCL de la chaire Inbev- Baillet Latour (programme Union européenne-Chine) et chercheur senior au Centre d’ Étude des Crises et des Conflits (CECRI). Ses domaines de compétence sont la politique étrangère et de sécurité des États-Unis, la géopolitique, la géoéconomie et les grandes puissances.
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