Chine et Technologies de la communication - QUESTIONS A LAURENT TOUTAIN

Moins d’un mois après la fin des J.O., trois taïkonautes chinois ont gagné l’espace où l’un d’eux a réalisé la première sortie chinoise. Ce n’est pas un hasard, mais un nouveau symbole par lequel la Chine veut montrer qu’elle est non seulement la troisième puissance économique mondiale, une nouvelle grande puissance sur l’échiquier mondial, mais aussi une puissance technologique avec laquelle il va falloir compter. En bref, la Chine annonce que «l’usine du monde» a bel et bien la volonté d’entrer dans la société de la connaissance et qu’elle sait s’en donner les moyens. Dans l’un des domaines les plus cruciaux de la société et de l’économie de la connaissance, celui des STIC porteur de la très prochaine révolution technologique de la mobilité et de la convergence, quel bilan peut-on faire de la recherche et des technologies chinoises ?

 

Questions à Laurent Toutain

 

Depuis de nombreuses années, vous vous rendez régulièrement en Chine. TELECOM Bretagne accueille également des étudiants chinois : comment voyez-vous la Chine dans le domaine de la recherche en matière de STIC et comment percevez-vous la capacité et le niveau de ses chercheurs ?

Il y a un véritable développement de l’ économie de la connaissance en Chine. Il y a beaucoup de grandes universités avec des campus ultra modernes, le besoin en formation est énorme. Chaque fois que je me rends en Chine, je suis stupéfait de voir la vitesse avec laquelle les campus surgissent, s’étendent. Pour ce qui est des étudiants chinois que nous recevons à TELECOM Bretagne, leur niveau est excellent. Ils ont une excellente compréhension des problèmes. Surtout, leur capacité de travail est impressionnante. Évidemment, la Chine est encore en phase de rattrapage, mais au moins dans le domaine des STIC, elle se dirige résolument vers l’innovation et, à terme, ce pays sera aussi incontournable que les États-Unis, le Japon, la Corée. Il y a quelque chose qu’il faut toujours garder en perspective : la Chine dispose d’un marché intérieur capable de soutenir l’innovation, son développement. Il ne s’agit pas seulement d’une donnée économique : il y a une véritable attitude culturelle asiatique de curiosité, presque de gourmandise pour la modernité, la nouveauté. Dernier point, qui n’est pas des moindres, concourant à cette accélération de l’innovation : en Chine, les professeurs sont à la fois chercheurs et entrepreneurs. Il y a donc un passage beaucoup plus rapide entre le monde de la recherche et celui de l’industrie.

 

Sur le plan d’Internet, technologiquement s’entend, comment se situe la Chine ?

La Chine a de très beaux réseaux, comme le réseau académique CERNET2. Le principal problème des Chinois est celui de l’interconnectivité entre les sites. En revanche, l’infrastructure des réseaux IPv6 est déjà mise en avant. D’ailleurs, au niveau industriel, l’ensemble des pays asiatiques équipe leurs réseaux pour être compatibles avec ce protocole. Ils sont beaucoup mieux préparés que nous. Il y a une dynamique gouvernementale pour pousser vers cette innovation. Ainsi en 2006, le passage de CERNET2 en IPv6 a été désigné comme l’un des événements les plus marquant (http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/41037.htm). Pour les jeux olympiques, ce protocole a également été mis en valeur. En Europe, il y a eu aussi de très belles réalisations comme le réseau RENATER en France ou GEANT, mais l’implication du politique n’est venue que plus tardivement (voir la déclaration récente d’Eric Besson).

 

Pouvez-vous nous expliquer ce en quoi consiste IPv6 ?

IPv6 est le nouveau protocole Internet qui doit remplacer d’ici 2012 le protocole actuel, IPv4. La mise en place de ce nouveau protocole est rendue nécessaire parce que IPv4 arrive à saturation, ne permet plus de créer de nouvelles adresses. Le passage à IPv6 est donc absolument obligatoire parce que, lorsque IPv4 sera saturé, il y aura perte de connectivité entre les réseaux et donc perte de valeur. Il ne sera plus possible de créer de nouveaux services, voire ceux qui sont existants vont se dégrader.

L’intérêt d’IPv6, c’est non seulement une capacité d’adressages illimitée – on ne sera donc plus obligé de changer régulièrement de protocole – mais surtout la possibilité de faire communiquer entre eux tous les objets équipés. Par exemple, je pourrai piloter mon chauffage à distance…

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le but d’Internet est de chercher de l’interconnectivité, plus il y a d’équipements connectés ou d’utilisateurs, plus l’usage du réseau devient intéressant. En France depuis des années, on privilégie la rupture technologique or avoir le meilleur des protocoles ne sert à rien si personne ne l’utilise.

 

Et la Chine est en avance dans ce domaine ?

Non, ce n’est pas ce que je veux dire. En matière d’IP, les Etats-Unis restent à la pointe. En matière de technologies mobiles, les Européens ont un avantage sur l’UMTS et la 3G. Les Chinois ont essayé de mettre en place leur propre protocole, mais ce fut un échec. En revanche, il y a trois éléments qui doivent nous amener à réfléchir et à anticiper un avenir finalement très proche. Le premier élément, c’est la prise en compte d’IPv6 par le Japon, la Corée, Taiwan, la Chine. Or ces pays produisent des objets industriels de masse comme les téléphones, les PC, les téléviseurs, etc. Imaginez par conséquent ce que va signifier leur présence sur le marché lorsque nous passerons à IPv6… L’autre élément, c’est qu’en occultant cette migration, non seulement nous laissons notre propre marché aux produits asiatiques, mais nous loupons aussi le coche tant du marché américain que des marchés asiatiques, notamment le marché chinois fort de 250 millions d’internautes ! Le gouvernement français devrait vraiment envoyer un message fort à nos industriels sur ce sujet. Le troisième élément, c’est la montée en puissance des pays asiatiques au sein des institutions de normalisation comme l’International Telecommunication Unit ou l’IETF (Internet Engineering Task Force). En juillet dernier, l’IETF a tenu un colloque à Dublin. En nombre de représentants, les USA étaient les premiers, suivis par le Japon, l’Allemagne, la Chine, la Corée, la Grande-Bretagne. Venaient ensuite la France et la Finlande. En clair, cela signifie que l’Asie et la Chine sont en train de prendre une place prépondérante au sein de ces institutions de standardisation. Résultat : ce sont eux qui définiront les produits de demain par le contrôle des processus de normalisation, et par conséquent des protocoles : autant d’influence qui s’avèrera positive pour leurs entreprises.

 

En conclusion, comment voyez-vous l’avenir de la Chine dans le domaine des STIC ?

C’est un avenir prometteur, du fait de la volonté politique, de la qualité des chercheurs qui se forment actuellement, de l’environnement asiatique porteur et parce que l’innovation sera dynamisée par leur formidable marché. D’un point de vue académique, les relations avec les chercheurs chinois se normalisent et sont de plus en plus naturelles, la Chine est en train de devenir un partenaire comme un autre.

 

Laurent ToutainLaurent Toutain est maître de conférence à TELECOM Bretagne où il coordonne le projet PRATIC sur IPv6 et les réseaux domestiques. Il a acquis une expérience importante dans le domaine d’IPv6 en suivant la standardisation depuis son origine. Après avoir travaillé avec le G6 (groupe francophone d’experts IPv6) au déploiement d’un réseau IPv6, il s’est intéressé aux problèmes de transitions du réseau actuel vers IPv6. Ces travaux actuels portent sur les réseaux de capteurs et l’architecture nouvelle génération IMS qui sont les prémisses de l’internet du futur. Ces sujets lui ont permis de nouer des liens avec des équipes de recherche en Asie (Chine, Corée, Inde et Taiwan). Depuis 2007, il est président du G6.

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