La Chine face à l’idée de la « société de connaissance » - QUESTIONS A ALAIN-MARC RIEU
17 novembre, 2008
Troisième puissance économique mondiale, la Chine affirme clairement qu’elle n’est plus « l’usine du monde », qu’elle est entrée dans l’économie de la connaissance et qu’elle se dote des moyens d’y jouer avec les grands. Selon les modèles de cette économie, elle fait même figure d’exception confirmant la règle, celle d’un pays qui a réussi à venir jouer dans une partie dont il était exclu. Mais est-il suffisant d’entrer dans cette économie pour devenir une « société de la connaissance » ?
À quoi reconnaît-on une «société de connaissance» ?
La «société de connaissance» est un slogan né au début des années 1990. Il s’est ajouté, mais a aussi succédé, à l’idée d’une «société de l’information», slogan né au début des années 1970 pour désigner l’industrie croissante des ICT, des technologies de l’information et de la communication. L’idée d’une «société de connaissance» désigne un phénomène d’une tout autre ampleur. Son sens reste encore flou. Cette notion est d’abord une idéologie du progrès, d’une nouvelle ère scientifique et technologique en train de révolutionner les sociétés industrielles. Mais c’est aussi ce que Karl Popper nommait un «programme de recherche métaphysique», c’est-à-dire une vision d’une société à imaginer et organiser en fonction d’un saut quantique non seulement des sciences et des technologies, mais aussi des applications dans la vie économique, politique, sociale et culturelle.
On observe en effet, depuis la fin des années 1970, dans certaines régions du monde une mutation du rôle, de la conception et de l’ organisation du savoir. Cette mutation est observable dans un petit nombre de régions dans le monde, au Japon, aux États-Unis, eu Europe de l’Ouest et du Nord. La France, elle, n’est pas engagée dans cette évolution.
Une étude de terrain de ce phénomène montre que l’émergence d’une société de connaissance dépend en fait autant des recherches qui y sont développées que de l’environnement institutionnel dans lequel ces recherches sont entreprises et diffusées. En effet, le système institutionnel en place comprend le mode de financement de ces recherches, les réformes universitaires incitant à la créativité des laboratoires et des chercheurs, la diffusion des innovations (y compris un régime de propriété industrielle en constante adaptation), l’incitation à la création de nouvelles entreprises, la conception de nouveaux produits, la formation d’un marché pour ces produits, des organismes culturels et éducatifs capables d’attirer des chercheurs mais aussi de les retenir, etc.
Cela ne se décrète pas, mais peut s’analyser. Cela suppose un tissu d’innovations dans tous les secteurs de la société, un type d’intelligence collective. Même si elle reste floue -plus un programme qu’une réalité(, une «société de connaissance» ne se réduit donc pas à une économie de la connaissance. Il existe au moins deux régions typiques de cette évolution, la Baie de San Francisco et la région de Tokyo. Par exemple, le Japon a entrepris à partir des années 1990 des réformes institutionnelles profondes visant à transformer la place de la Recherche et de l’Innovation dans son évolution de long terme. Cette transition est encore inachevée.
En quel sens la Chine est-elle une «société de connaissance» ?
Se demander si la Chine devient ou est susceptible de devenir une «société de connaissance» suppose qu’on ait une définition ou au moins une conception partagée de ce qu’on entend par là. La question posée est donc très différente de celle consistant à évaluer la puissance économique actuelle et potentielle de la Chine, ainsi sa puissance politique et stratégique. La crise actuelle du financement du développement économique des pays industriels renforce l’interrogation sur la place actuelle et future de la Chine dans l’économie mondiale. Les Etats-Unis admettent que la Chine sera la première économie mondiale vers 2035. Les index de compétitivité de la Chine la place actuellement à la 30eme place. Les Etats-Unis, la Suisse, le Danemark, la Suède et Singapour occupent dans l’ordre les 5 premières places.
La Chine n’est donc pas actuellement une «société de connaissance». Mais il faut s’interroger sur le fait de savoir si elle susceptible d’en devenir une, non pas en fonction de modèles existants mais en fonction de son système institutionnel propre, de sa capacité à se réformer. La question est : quel type de «société de connaissance» est susceptible de se former en Chine ? L’essentiel est de ne pas porter un jugement a priori, mais il est possible par comparaison d’apporter quelques pistes d’étude et de réflexion.
D’abord, les Chinois tendent à se considérer comme étant par nature une «société de la connaissance», non pas en fonction de leur niveau de développement scientifique et technique, mais à cause du rôle et du statut de l’étude et de la connaissance dans leur société et leur culture. C’est un point important étudié depuis longtemps : cela concerne en particulier les constructions idéologiques et les débats intellectuels qui se réclament aujourd’hui du Confucianisme. Si le communisme maoïste avait voulu en être le substitut, le Confucianisme est redevenu le noyau idéologique de la Chine actuelle. Il joue un rôle semblable au Républicanisme en France. La structure d’un tel noyau joue un rôle important. Il s’agit d’un ensemble ouvert de valeurs, de discours et de théories sur l’homme, la société, les relations entre les individus et les groupes, les relations avec la nature, l’histoire et les traditions. Au-delà des écoles, la fonction de cette mythologie est d’établir l’unité de la société, la cohérence des hiérarchies, la responsabilité des dirigeants par rapport aux dirigés, un rapport de continuité entre le passé et l’avenir.
C’est pourquoi le Confucianisme est aujourd’hui la base du rapport de la Chine à elle-même, aussi bien de son chauvinisme que de son nationalisme. Les intellectuels, les professeurs, les chercheurs, etc, trouvent dans le Confucianisme à la fois une justification de leur rôle et un engagement dans le devenir de la Chine. Le Confucianisme n’est pas simplement manipulé par le Parti et l’Etat : tous ceux qui s’en réclament, qui «en fabriquent», manipulent ainsi le Parti et l’Etat lui-même. La ligne actuelle du Parti, la «grande harmonie», le «développement harmonieux», est directement issue du Confucianisme : elle est à la fois une reconnaissance que le développement économique a généré des inégalités qui menacent la cohérence nationale et en même temps un engagement politique à réduire ces inégalités à un niveau tolérable par la population, sans mettre en cause donc le développement de l’essor économique.
Le rôle imparti à l’étude, à l’éducation et à la culture, les valeurs d’engagement au service d’une cause que contient le rôle de l’étude conduisent nombre de Chinois à admettre qu’ils doivent entrer dans une «société de connaissance» à base confucéenne ou une «société confucéenne de la connaissance». On aurait tort de sous-estimer ce type de construction idéologique. Ces discours portent en effet en eux tout le poids et le pouvoir du système institutionnel qui s’y expriment et s’y légitiment. Il faut donc les prendre au sérieux, les étudier et en débattre. Il faut aussi admettre que dans une perspective renversée, du point de vue de la pensée chinoise, les discours euro-américains sur la «société de connaissance» ne sont rien d’autre non plus que des constructions idéologiques insérées dans des relations de pouvoir. Ils n’ont pas plus de valeur, ils n’ont pas moins d’effets.
Commentaires prospectifs reposant sur l’analyse précédente
En tant que «matrice symbolique» de la Chine, l’idée d’une société confucéenne de la connaissance désigne donc une conception de la «société de connaissance » qui serait dérivée du Confucianisme, qui se trouve en cours de construction à travers divers débats actuels sur le Confucianisme. Cette idée ou ce projet permet d’ores et déjà d’établir que, dans une telle perspective, hautement probable, le développement scientifique et technique en Chine sera conçu au sein du dispositif institutionnel en place, comme devant se produire au service de l’intérêt national, comme c’est le cas en France. Ce qui signifie qu’il sera encadré par le parti communiste chinois, qu’il relèvera en dernière instance d’une décision et d’un choix politique. Politique signifie non pas qu’il sera soumis à la direction du Parti, mais qu’il sera au service de la stratégie du Parti.
La recherche scientifique et technologique chinoise n’a pas, et n’aura pas, pour fonction principale d’accroître le stock de connaissances mis au service du Bien Commun de telle sorte que chaque Etat puisse en extraire les retombées adaptées à son économie, sa société, etc. La Chine revendiquera son accès à ce stock commun, mais l’orientation de sa recherche sera en priorité l’autonomie et la puissance nationales. Ce sont les domaines susceptibles d’assurer, d’accroître, ou de renforcer sa souveraineté qui seront en un premier temps prioritaires. L’«harmonie» est d’abord chinoise avant d’être mondiale; elle n’est mondiale que dans la mesure où elle est bénéfique pour la Chine, comme le prouve chaque jour la politique étrangère. On est loin de la stratégie de Recherche et d’Innovation développée par le Japon. On pense de suite au secteur de l’énergie et au secteur militaire. Ce serait une erreur de diaboliser les intentions chinoises. Le secteur militaire ne sera probablement pas, en général, la finalité majeure de la recherche chinoise, même si la puissance militaire en sera certainement un effet dérivé. La science chinoise n’est donc pas plus militarisée ou dangereuse que la science américaine, pas moins non plus.
On vient de montrer l’encastrement institutionnel des activités de recherche et d’innovation en Chine. On est face à un style de développement scientifique et technique spécifique, mais non atypique. La recherche chinoise est ,et sera au service du développement économique et social chinois. C’est l’enjeu principal de la réorientation en cours de l’industrie chinoise. La recherche est en train de s’orienter vers des processus industriels et des industries à valeur ajoutée croissante, plus économes en énergie et d’un impact moins négatif pour l’environnement. L’enjeu est de mettre à profit le niveau de formation croissant de la population chinoise ainsi que de prolonger la phase de décollage/rattrapage qui s’exprime par un différentiel favorable des coûts de production. Bien gérée, grâce à une idéologie adaptée, cette situation doit permettre à la fois une amélioration générale des salaires et du niveau de vie de la population, une intégration accélérée des campagnes à l’économie industrielle sans mettre en cause et ruiner la compétitivité de la Chine. C’est ainsi que la science et la technologie sont et seront au service du peuple et de la «grande harmonie».
Collaborer ou non ?
La stratégie de l’Etat chinois n’est pas dissimulée ; il suffit de la décoder. Elle est typique des formes de développement propres au modèle de l’Etat-Nation, de l’Empire-Nation dans le cas de la Chine. Si l’on se reporte à l’introduction sur l’idée de «société de connaissance», il est clair que cette stratégie correspond à une option qui bloque ou retarde les réformes institutionnelles de fond. Cette stratégie n’est donc pas celle choisie par le Japon, les Etats-Unis et les grands pays de connaissance d’Europe (pas la France donc). La Chine choisit la stratégie même dont ces pays se démarquent. La Chine est supposée être l’usine du monde; elle peut devenir le laboratoire du monde. Mais elle semble ne pas choisir d’être une puissance scientifique et technologique. Les responsables chinois font ce choix pour se prémunir des réformes de fond.
De ce point de vue, collaborer avec les Chinois est sans alternative puisqu’il faut bien assurer la stabilité ,et si possible, la croissance de nos économies, en particulier pour espérer sortir de la crise dans laquelle nous entrons. Mais il est clair que tout transfert de technologie est entendu comme devant servir à la puissance chinoise : il est fondamentalement à sens unique. Tous les produits et les services développés par les étrangers en Chine sont et resteront des produits d’appel pour des activités chinoises de substitution.
Une telle collaboration est un risque calculé pour les pays ou les régions qui ont assimilé l’enjeu réel d’une entrée dans une «société de connaissance». Pour les autres, la situation est sans issue : s’ils ne collaborent pas, ils ne profiteront pas de la croissance chinoise qui restera l’une des plus fortes de l’économie mondiale dans les décennies à venir. S’ils collaborent, ils seront dévorés. C’est sans aucun doute la meilleure incitation qui puisse pousser aujourd’hui chaque pays (dont la France) à s’interroger sur le sens à donner à l’idée vague de «société de connaissance». C’est aussi la meilleure façon de pousser la Chine à engager des réformes de fond dans un avenir proche. On y gagnerait tous. On entrerait dans un nouveau cycle de compétition.
EXTRAITS AUDIO
Définition d’une Société de laConnaissance
Confucianisme et Société de la Connaissance
Épistémologue, ancien élève de l’ENS Saint-Cloud, professeur à l’Université de Lyon – Jean Moulin, membre de l’Institut d’Asie Orientale (CNRS - ENS-LSH) et du groupe G-MAP (Global Mutations Analysis & Perspective). Alain-Marc Rieu étudie la mutation du statut, de la conception et de l’organisation de la connaissance au Japon, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, en particulier les interactions entre les politiques de recherche. Dans ce cadre, il a été amené récemment à s’intéresser à la Chine, aux conditions de long terme de son développement scientifique et technique, donc au rôle que jouent les discours se réclamant d’une tradition confucéenne. Différentes études sur ce thème sont en cours de publication.
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