Washington, Tokyo et Pékin face à la question taïwanaise : bilan et perspectives
par Hervé Couraye
Il y a, dans l’histoire de Taïwan de ces soixante dernières années, plusieurs tournants. C’est au moment où la guerre de Corée éclate en 1950, alors que les torts du passé n’avaient pas encore été réparés, que l’apparition de nouvelles variables a conduit au degré élevé de complexité que constitue aujourd’hui la question de Taïwan. Avec la situation de la Corée du Nord, elle représente toute proportion gardée l’autre « désordre sécuritaire » en Extrême-Orient.
C’est entendu, et on nous le répète, nous sommes à un nouveau tournant. Mais lequel et quand ? C’est ici que les avis divergent. S’agit-il du rendez-vous olympique de 2008, moment choisi par Pékin pour voir l’affirmation mondiale de la République populaire de Chine comme ce fut le cas en 1964 pour le Japon ? Pour l’heure une chose est sûre, les enjeux autour de l’avenir de l’île dépassent la seule question locale et leurs conséquences seront avant tout liées à des incertitudes sécuritaires mondialisées. Où en est exactement la position américaine depuis le renversement diplomatique de la visite historique en Chine de Richard Nixon en 1972 ? Quelle est la position du Japon et comment doit-on apprécier, au-delà de son suivisme traditionnel des États-Unis, ses dernières évolutions en matière de défense sur cette question ? Et comment comprendre la modernisation de l’Armée populaire de Libération (APL) ? Doit-elle être perçue comme une rhétorique permettant de neutraliser le système de défense taïwanais dans l’hypothèse d’un débarquement chinois dans l’île ou comme la volonté de changer à plus long terme le statu quo à son profit en s’engageant résolument à contrecarrer toute forme d’intervention militaire de la VIIe Flotte américaine ?
Telles sont quelques-unes des questions que cet article se propose d’aborder avec, au cœur de sa réflexion, la phrase prononcée par Mao Zedong : « Le petit enjeu est Taïwan, le grand est le monde » (1)«Memorandum of Conversation, October 21», 1975 cité par William Burr dans The Kissinger Transcripts, the New Press, New York, 1998, p. 391.
Rendez-vous manqués
Comme le montre l’attitude des différentes administrations américaines, Taïwan est depuis toujours une variable controversée de la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Rappelons que le 1er décembre 1943, date de la déclaration du Caire, ainsi que le 26 juillet 1945, date de la déclaration de Postdam, successivement les présidents Franklin D. Roosevelt et Harry S. Truman s’étaient engagés sur le retour de Taïwan au sein du giron de la Chine continentale de Tchang Kai-chek aussitôt après la conclusion officielle d’un traité de paix entre les pays alliés et le Japon tout juste vaincu. L’enchaînement des événements ci-dessous va empêcher de panser cette plaie historique ouverte le 17 avril 1895 par la cession de Taïwan par la dynastie Qing à l’armée japonaise en vertu du traité de Shimonoseki formalisant la victoire du Japon sur la Chine. Dix ans plus tôt (1884-1885), la guerre franco-chinoise s’était conclue par la perte de l’Indochine à la suite de l’attaque victorieuse des troupes françaises menée par Joffre, pendant que les vaisseaux de la marine chinoise mouillaient au port. On est fondé à penser que cela a pu donner des idées aux Japonais. Une chose est sûre : en 1898, le parlement impérial japonais débattait de l’idée de vendre Taïwan à la France pour la somme de cent millions de yens, les parlementaires japonais étant sceptiques sur la capacité de leur pays à gérer un territoire colonisé (2)Han-yu Chang et Ramon H. Myers, «Japan Colonial development Policy in Taiwan 1895-1906: A case of Bureaucratic Entrepreneurship», The Journal of East Asian Studies, vol. 22, n° 4, août 1963, pp. 433-449.. On ne saura jamais ce qu’il serait advenu de Taïwan si la France avait acheté l’île au Japon en 1898. Quoi qu’il en soit, Taïwan s’est trouvé au cœur des relations franco-chinoises au XIXe siècle et, plus tard au XXe siècle, c’est la Chine qui appuiera militairement Hô Chi Minh pour chasser la France d’Indochine et qui prendra sa revanche.
Ni l’annonce officielle de la capitulation du Japon le 2 septembre 1945, ni celle des forces japonaises encore présentes sur Taïwan le 25 octobre 1945, ne permettront le transfert de souveraineté au régime communiste de la République populaire de Chine quand le PCC aura pris le pouvoir. Quittant Nankin pour se réfugier à Taïwan en 1949, Tchang Kai-chek, chef du gouvernement du Kuomintang (Guomindang), nomma le général Chen Yi gouverneur de la « province taïwanaise », organisa la purge des communistes et instaura sur l’île une loi martiale qui fut maintenue jusqu’en 1987. Derrière la fin du Kuomintang (KMT) avec, à l’arrière plan l’opposition entre l’armée rouge et les nationalistes, apparaissent les premiers désirs de résistance des Taïwanais face au monde extérieur et à l’attitude du Japon. Staline comme Tchang Kai-chek n’avaient-ils pas un seul ennemi commun, le Japon ? Tels sont les principaux facteurs de complexité de l’histoire de Taïwan. Ajoutons encore qu’au moment où les États-Unis se préparent à déclencher les combats sur la péninsule coréenne et à raboter le concept d’unité de la Chine en songeant à l’autodétermination de l’île, Zhou Enlai et Tchang Kai-chek (Jiang Jieshi) ont une position commune et rejettent la tentative.
Six mois après le début de la guerre de Corée, Truman ordonnera à la VIIe Flotte de dissuader toute attaque contre Formose et fixera comme condition préalable à la résolution de cette question le retour à la stabilité dans le Pacifique et surtout la signature d’un traité de paix avec le Japon (3)«Statement Issued by the President», Department of State, Foreign Relations of the United States, juin 1950, vol. VII, 1976, pp. 202-20327.. Pour ne rien arranger, l’abandon par le Japon de toute revendication territoriale sur Taïwan dans le traité de paix de San Francisco du 8 septembre 1951 ne précisait pas à qui l’île était rétrocédée, ce qui conduisit aux ambiguïtés actuelles. Voilà les raisons essentielles pour lesquelles le président américain déclara en 1950 la neutralité de Taïwan et plaça l’île sous protection militaire américaine. C’est encore le bombardement des îlots de Quemoy et Matsu à proximité des côtes taïwanaises par la Chine populaire en 1957, qui conduisit à la révision du traité de sécurité nippo-américain conclu en 1951. Il faudra attendre la décision du président Nixon d’établir un dialogue avec Pékin amorcé par le rapprochement soudain des États-Unis et de la Chine en plein contexte de la Guerre froide suite à la visite d’Henry Kissinger en Chine le 15 juillet 1971, pour que soit officiellement reconnu le principe d’« une seule Chine » dans le communiqué de Shanghaï du 27 février 1972 (4)«Negotiating US-Chinese Rapprochement: New American and Chinese Documentation Leading Up to Nixon’s 1972 Trip», National Security Archive Electronic Briefing Book, n° 70 ; Memorandum of Conversation, 26 octobre 1971.. Pour l’anecdote, cette visite tenue secrète fut accueillie comme un choc par les Japonais, le Premier ministre Sato n’en ayant été informé que trois minutes avant la déclaration officielle du président américain. Cette politique du fait accompli marqua le premier pas japonais d’un suivisme, depuis sans faille, à la politique menée par Washington, bien qu’à l’époque il se soit plié non sans réticence à la nouvelle donne américaine.
Depuis, la préoccupation majeure des États-Unis est le maintien de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan. La défense de ces intérêts s’exprime par les engagements sécuritaires américains à l’égard de Taipei. Mentionnons le Taiwan Relations Act (TRA), une loi promulguée en mars 1979, la politique officielle d’apaisement poursuivie par chacune des administrations fondée sur les « deux communiqués »(5)Le communiqué sino-américain de Shanghaï du 27 février 1972 ; le communiqué sino-américain du 17 août 1982 devant progressivement mettre un terme aux ventes d’armes à Taïwan., ainsi que l’engagement réitéré des États-Unis à apporter un soutien militaire à l’île en cas de crise grave. Cette volonté fut manifestée par l’administration Clinton en 1996 lors du déploiement de deux porte-avions américains dans le détroit à l’occasion de la tenue des élections présidentielles taïwanaises sous haute tension.
Le dilemme taïwanais pour les liens nippo-chinois
L’article 8 de la déclaration de Postdam stipulait que le territoire du Japon serait limité à ses quatre îles principales mais laissait de côté la question épineuse de savoir à quel pays serait rétrocédé, selon les termes de la déclaration du Caire, l’ensemble des territoires dérobés ou arrachés à la Chine : les Pescadores (archipel des Peng-hu), la Mandchourie (en 1931) et Formose (en 1895). Rappelons d’emblée que le Japon n’étant pas signataire de ces déclarations, seul le traité de paix de San Francisco signé en 1951 s’impose dans les faits. Le début des relations entre le Japon et l’île de Taïwan prit un tour nouveau avec la lettre (28 avril 1952) du Premier ministre japonais au Secrétaire d’État américain John Foster Dulles dans laquelle il annonçait que le Japon était prêt à conclure un traité de paix avec le gouvernement du Kuomintang à Taipei, et à normaliser ses relations avec la Chine et l’île. Or, la principale lacune du traité de San Francisco ayant été de ne pas nommer explicitement le pays auquel était reconnue la souveraineté de Taïwan, cette ambiguïté préfigura la complexité des relations entre le Japon et les deux gouvernements chinois antagoniques de l’époque. Conséquence ou non du début de climat de Guerre froide en Extrême-Orient, il semble bien que cette ambiguïté était voulue par la partie japonaise qui ne souhaitait pas se mettre à dos les deux gouvernements chinois rivaux. Plus tard, une position de suivisme à l’égard des États-Unis va se mettre en place comme le montre l’attitude de Kakuei Tanaka en 1972 quand il déclare qu’en vertu des articles 2 et 3 du communiqué nippo-chinois du 29 septembre 1972 « le gouvernement japonais reconnaît le gouvernement chinois comme l’unique représentant légal de la Chine ».
Pour mieux comprendre la sensibilité de cette question pour Tokyo et Pékin, on peut rappeler plus récemment les campagnes anti-japonaises du mois d’avril 2005. À n’en pas douter, la prétention du premier ministre Koizumi à se rendre quoi qu’il advienne au temple de Yasukuni fut l’élément déclencheur des violentes manifestations chinoises. S’il fut, politiquement parlant, impensable pour Junichiro Koizumi de se voir dicter sa ligne de conduite par Pékin, l’obligeant vis-à-vis de l’électorat conservateur à ne pas faire ce que la Chine lui demandait, il en va autrement des injonctions des États-Unis. On peut, en effet, légitimement penser que cette instrumentalisation des manifestations traduisait l’irritation de Pékin contre la déclaration conjointe nippo-américaine de février 2005 qui affirmait explicitement la protection de l’île par les deux pays dans l’hypothèse d’une attaque chinoise.
Derrière la phraséologie de la déclaration commune nippo-américaine de 1996 qui stipulait que « les bénéfices de la paix et de la prospérité émanant de l’alliance sont dus non seulement à la détermination des peuples des deux pays mais aussi aux efforts intrinsèques accomplis afin d’assurer la liberté et la démocratie » (6)US-Japan Joint Declaration on Security, Alliance for the Twenty-First Century, ministère des Affaires étrangères du Japon, Tokyo, 17 avril 1996. les décideurs japonais cherchaient à persuader Pékin qu’en aucune manière cette révision n’interférait avec la question de Taïwan. De même avec les lignes directrices de 1997 qui laissaient un flou sur la portée de cette révision en parlant d’un support japonais aux forces militaires américaines en cas de conflit dans les zones limitrophes du Japon comme requis, mais se refusait d’y inclure Taïwan. C’est ainsi, par le resserrement des accords sécuritaires avec Washington, que la position japonaise a montré un état d’esprit nouveau, en ne se contentant plus seulement de réagir mais en suggérant. Dans la même veine, citons les propos de Shigeru Ishiba, ancien directeur de l’Agence de Défense, qui, s’exprimant en 2003 au sujet de Taïwan, expliquait « qu’il serait absurde d’occulter Taïwan des discussions sur la sécurité de l’Asie du Nord-Est » (7)Shigeru Ishiba, «Japan Claims Right to Hit Missiles Flying Post Nation», The Japan Times, 23 juin 2003.. N’en déplaise aux diplomates chinois, le Japon a accepté cette fois l’ensemble des revendications américaines au sujet de la défense de Taïwan en évoquant l’île comme un enjeu sécuritaire commun (8)Voir texte du comité consultatif sécuritaire américano-japonais (2+2) qui s’est tenu le 19 février 2005 à Washington.. Rappelons, à ce propos, que ce fut la première fois depuis 1972, date de la visite de Koh Se-kai envoyé spécial de Taiwan à Tokyo, que le gouvernement japonais exprima clairement son intention sur cette affaire dans une déclaration. Comme le disait Cervantès : « Ceux qui jouent avec les chats ne doivent-ils pas s’attendre à être griffés ? »
Si les États-Unis s’efforcent d’entretenir un discours sécuritaire du statu quo, le rôle joué par le Japon n’en comporte pas moins des priorités géographiques. Situées à plus de 400 kilomètres à l’est de Taïwan en Mer de Chine orientale, la souveraineté sur les îles Senkaku (9)DiaoYuTai pour Pékin et Taipei. est une autre pierre d’achoppement entre Tokyo, Pékin et Taipei. En reconnaissant que le Japon apporterait son assistance aux États-Unis en cas de conflit entre la Chine et Taïwan, Tokyo a non seulement déclenché l’ire chinoise quant à une éventuelle ingérence dans ses affaires intérieures mais a renforcé en Chine le sentiment d’une promesse japonaise non tenue. Pékin n’aura pas manqué d’apprécier qu’au mois de décembre 2006 l’US Navy et les FMAD japonaises ont mené pendant une semaine leur exercice d’entraînement (ANNUALEX 18) le plus important de l’année à proximité des îles Senkaku, et que Washington et Tokyo ne vont pas se résoudre à des lignes directrices bis élargies, sachant qu’au mois de février 2007, le Premier ministre japonais Shinzo Abe, considéré comme pro-Taipei, et le vice-président américain Dick Cheney se sont entretenus à Tokyo sur la sécurité de l’archipel et ses menaces extérieures. Si Pyongyang occupa les neuf dixièmes de leurs pensées, on peut imaginer que leurs échanges ont porté sur la situation autour de Taïwan. Que soit évoqué aussi clairement le rôle que Tokyo aurait à jouer dans l’hypothèse d’un conflit dans le détroit est indéniablement une nouveauté pour l’alliance nippo-américaine. … Lire la suite »
Commentaires
Faites-nous part de vos commentaires...
Si vous souhaitez afficher une vignette avec votre commentaire, vous pouvez choisir un gravatar !


