Washington, Tokyo et Pékin face à la question taïwanaise : bilan et perspectives

Ce que l’on dit peut se révéler parfois plus important que ce que l’on fait, voilà précisément ce qui inquiète la Chine sur la réaction japonaise. Non seulement Pékin s’offusque de voir Tokyo incliner progressivement vers la politique d’endiguement dictée par Washington mais surtout les Chinois ne peuvent se résoudre à voir Tokyo gagner en influence. D’une part, parce que Taïwan est considéré comme un enjeu de souveraineté par Pékin qui récuse tout droit d’ingérence et, d’autre part, en raison des enjeux géopolitiques que l’île représente : située à environ 280 kilomètres d’Ishigaki, dernière île au sud d’Okinawa, Taïwan demeure stratégique pour le Japon dans sa configuration géographique et aussi géopolitique puisque les voies maritimes de son commerce international croisent les deux grands ports de l’île : Kaohsiung et Keelung. Kaohsiung est proche des îles Senkaku et des îles Yonagun, deux zones reconnues comme territoire japonais alors que le second est situé près du canal de Bashi, véritable carotide stratégique du Japon. Nul doute que le Japon n’a pas oublié que le sous-marin américain USS Queenfish caché dans ce canal entre 1943 et 1944 a pu couler un grand nombre de navires marchands japonais. Le contrôle « pacifique » par la Chine de cette voie maritime représenterait un bouleversement géo-maritime essentiel sur l’équilibre des forces en présence en Extrême-Orient et l’hypothèse d’un conflit dans le détroit rendant Bashi inaccessible obligerait Tokyo à défendre ses voies de communication en contournant par les Philippines. Dans ce cas Tokyo pourrait compter sur la coopération de Manille et Séoul qui seraient amenés à partager le même intérêt.

Taïwan cristallise la guerre psychologique actuelle entre Tokyo et Pékin et bien que de nombreux politiciens japonais fassent preuve de réserve à son sujet, certains n’hésitent pas à s’en servir comme d’un point de friction dans la relation nippo-chinoise. Les déclarations récentes de membres du Parti libéral démocrate en sont le meilleur exemple. Il importe également de rappeler que ces propos font allusion au thème des valeurs communes et des droits de l’homme. Taïwan est une démocratie et cette idée est largement répandue au sein de la classe politique comme de l’opinion publique japonaises qui voient en l’île, un « voisin ami ». Ce sentiment est d’ailleurs fréquemment évoqué pour souligner les liens unissant le Japon et Taïwan et c’est en ce sens qu’il faut apprécier les remarques de Taro Aso, ministre des Affaires étrangères japonais qui, le 6 février 2006, a déclenché la colère des dirigeants chinois en expliquant que « Taïwan disposait d’un haut niveau d’éducation grâce au passé colonialiste de l’Armée impériale » et osant même ajouter « qu’il pensait que ses prédécesseurs avaient fait une bonne chose » (10)«Japanese Remarks about Taiwan anger Beijing», The Japan Times, 8 février 2006..

La question de Taïwan affecte d’autant plus frontalement la qualité des relations entre le Japon et la République populaire de Chine que l’avenir de Taïwan est, à bien des égards, plus important pour le Japon que celui de l’Irak. Quelques jours après la 58e Assemblée annuelle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en mai 2006, quelle fut l’attitude japonaise ? S’abritant derrière le soutien affiché par les États-Unis (11)The US Must Take Lead in Promoting Taiwan’s WHO Observer Status, US Senate, 14 mai 2005., le ministère des Affaires étrangères japonais publiait un communiqué soutenant mezza voce la demande taïwanaise d’obtenir le statut d’observateur (12)The Ministry of Foreign Affairs of Japan, Press conference, 15 juin 2005 ; http://www.infojapan.org.. Face au blocage de Pékin reprochant notamment à Tokyo de s’immiscer dans sa politique intérieure, il est tentant de penser que Taïwan est probablement en train de devenir l’enjeu politique majeur entre Tokyo et Pékin, reléguant des pommes de discorde plus classiques, à l’instar des différends territoriaux, au second plan.

Citons encore les propos du président Bush qui, lors de sa visite en Asie en novembre 2005, a, au cours de son étape à Kyoto, cité Taïwan comme un modèle de démocratie en Asie, ce qui n’a pas manqué d’irriter Pékin. Côté japonais, le Premier ministre Koizumi, persona non grata en Chine, faisait valoir lors du même entretien son pro-américanisme en rappelant l’étroitesse des liens entre les deux pays et la participation active du Japon à la stratégie américaine d’endiguement de la Chine. Compte tenu de l’isolement diplomatique du Japon dans la région, il peut être intéressant de comparer le rôle que Tokyo revendique en tant qu’allié moins rétif à suivre les États-Unis, à ceux de Séoul et de Sydney. Deux autres alliés fidèles des États-Unis qui, à l’inverse de Tokyo, ont commencé à repenser leur alliance avec Washington afin de ne pas se retrouver en tête-à-tête avec Pékin. Ces nouvelles orientations politiques font incontestablement de l’alliance nippo-américaine un gage essentiel de la stabilité autour du détroit. Mais pour l’heure l’objectif numéro un de Washington reste de contenir et de dissuader Pékin de mettre militairement la main sur Taïwan. À bien y regarder, cette stratégie s’appuie moins sur le sentiment de danger potentiel ressenti par son allié nippon que sur la continuité de la politique d’indépendance de facto et non de jure prônée par Washington au sujet de l’île. Avec, en toile de fond, un lobby politique entre Taipei et Tokyo croissant sous l’égide de Lee Teng-hui, président du parti indépendantiste taïwanais (Taiwan solidarity union), et de son chef Su Chin-chiang qui s’est rendu au temple de Yasukuni lors d’un passage à Tokyo en 2004, Taïwan redoute moins de perdre sa supériorité militaire sur la Chine. Par conséquent, le président Chen Shui-bian peut se féliciter des propos japonais et encourager dans une certaine mesure ce rôle auxiliaire. L’émergence pacifique de la Chine s’arrête donc pour le moment aux frontières de l’archipel. En dépit de liens officiels, le Japon et Taïwan partagent une longue relation forgée sur un demi-siècle d’histoire et de colonialisme, ce qui explique certaines connivences de part et d’autre. Or cet état des choses n’est-il pas à même de faire surgir de nouvelles craintes ? On peut penser que l’approche nippone de s’associer plus étroitement avec Washington afin de mieux titiller Pékin n’est pas sans risque. Le ministre des Affaires étrangères Taro Aso serait bien inspiré de relire les propos de Machiavel et de méditer sur le risque de voir, dans certaines circonstances, votre allié vous laisser à vous-même, libre de vous défendre du mieux que vous pouvez. Les points de friction s’accumulent entre Tokyo et Pékin et c’est pourquoi il est un peu inquiétant de voir Tokyo s’immiscer dans les affaires de Washington et de Pékin. Il est parfois plus facile de faire la guerre que de préserver la paix et, sur le long terme, les États-Unis auront sans doute à choisir entre New York et Taipei. L’histoire est là pour nous montrer que, dans le mécanisme des alliances, lorsque le moment est venu de ne pas esquiver la question, les Américains peuvent et savent abroger un Traité à l’instar de celui noué avec la Corée du Sud, voire un accord de défense comme celui conclu avec Taïwan en 1979.

 

Quels principes fondamentaux pour la Chine ?

Bien évidemment, Pékin n’est pas prêt à risquer la poursuite de son développement économique pour un conflit aggravé avec Taïwan et indirectement avec les États-Unis. La modernisation accrue de ses forces armées doit plutôt être interprétée comme une arme pour figer le statu quo dans l’attente d’un scénario permettant de sortir de l’impasse. Dans le même temps, les stratèges chinois savent que le maintien de la paix et de la stabilité du détroit de Taïwan sont également une constante de la politique étrangère américaine en Extrême-Orient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis ne pensent-ils pas toujours que la République populaire de Chine est le seul gouvernement légitime ? Cette soudaine remise en cause pourrait conduire à l’éventualité tragique d’une réaction en chaîne. Le véritable fondement de la Chine sur Taïwan reste le principe de souveraineté. De manière plus générale, la question des institutions internationales comme l’OMS, ou la guerre des ambassades dans le Pacifique affichant les rivalités entre Pékin et Taipei, attestent de l’objectif convoité : une reconnaissance exclusive de la souveraineté de la République populaire de Chine et son unique voix dans les instances internationales. Quoi qu’il en soit, l’élection présidentielle de 2008 à Taïwan s’avère plus que jamais comme le tournant stratégique à venir. Dans l’optique d’un rapprochement mutuel, préalable à la résolution de la question de Taïwan et rendu concevable en cas d’élection de Ma Yingjeou, chef du parti pro-chinois du Kuomintang, imaginons une solution intérimaire qui verrait la bonne volonté de Pékin de retirer l’ensemble des missiles braqués sur les côtes taïwanaises en geste de détente. Il convient de mentionner aussi la carte anti-japonaise que ce parti n’hésite pas à jouer face au parti de Chen Shui-bian.

À un niveau totalement différent, et en rapport avec des questions d’ordre géopolitique, un tel scénario aurait pour conséquence de ramener la zone d’influence du Japon à celle qui prévalait au moment des pressions stratégiques russes qui le conduisirent à entrer en guerre avec la Chine en 1894-1895. Si la Chine parvenait à une réunification pacifiste avec l’île rebelle, cette évolution géopolitique aurait de fortes répercussions sur son espace proche, l’obligeant inévitablement à accroître ses moyens militaires.

 

Hervé Couraye est diplômé en histoire et en relations internationales. Il est également docteur en science politique de Paris I, consultant en géostratégie à Tokyo ainsi que chroniqueur indépendant. Il a publié récemment L’alliance nippo-américaine à l’épreuve du 11 septembre 2001, L’Harmattan, 2005.
Ce texte est tiré d’une conférence donnée le 12 mai 2006 au Centre de politique internationale de la Sorbonne.

 

Article extrait de la revue Monde Chinois n° 10 – Un monde en transition

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