Le Parti communiste chinois pourra-t-il conserver son autorité sur le pays ?
par Andrew J. Nathan*
Définition de l’objet du débat
Ce n’est pas la même chose d’analyser la trajectoire actuelle de la Chine et de prévoir ce qui peut se passer à l’avenir. Il est toujours possible que des événements imprévus fassent quitter à un pays la route qu’il est en train de suivre, quelle qu’elle soit, et l’aiguillent sur une autre. Ceci s’est souvent produit en Chine, et cela se produira sans doute encore. La trajectoire de la Chine pourrait par exemple être perturbée par un affaiblissement de l’économie américaine, une crise sanitaire, une guerre en Corée ou dans le détroit de Taïwan (1)Andrew J. Nathan, “Present at the Stagnation: Is China’s Development Stalled?”, Foreign Affairs, juillet-août 2006, pp. 177-182..
Mais, autant que je sache, le débat engagé sur le thème « Où va la Chine ? » porte sur ce qui pourrait arriver, en fonction des faits qui sont d’ores et déjà constatés. Certains affirment que la Chine se trouve aujourd’hui confrontée à de trop nombreux défis, auxquels elle répond fort mal, ce qui rend très probable l’effondrement prochain de son système politique (2)Un point de vue présenté par exemple par Gordon Chang, The Coming Collapse of China, Random House, New York, 2001. (ils ne précisent pas ce qui se produirait après un tel effondrement). D’autres pensent que l’aspiration à la démocratie devient si forte que le système va probablement se démocratiser (3)Bruce Gilley, China’s Democratic Future: How It Will Happen and Where It Will Lead, Columbia University Press, New York, 2004.. En ce qui me concerne, je dirais plutôt que les forces qui jouent actuellement un rôle dans le système, bien qu’elles soient complexes et parfois en désaccord, conduisent au contraire à un maintien au pouvoir de ce que j’ai appelé un régime autoritaire persistant (4)«China’s Changing of the Guard: Authoritarian Resilience», Journal of Democracy, vol. 14, n° 1, janvier 2003, pp. 6-17.
NdR. : Nous traduisons resilient authoritarian regime par régime autoritaire persistant. Il faut bien comprendre les deux aspects de «résistance», c’est-à-dire que le régime se trouve renforcé par ses réactions aux défis et de continuation, c’est-à-dire que malgré les adaptations, c’est le même régime qui survit..
En d’autres termes, nous nous intéressons ici plutôt au présent qu’à l’avenir, ou encore nous nous intéressons à l’avenir dans la mesure où on peut le lire dans le présent. Il est certain que les choses vont changer, mais la seule manière de prévoir quelle forme ces changements prendront consiste à analyser les forces qui s’exercent aujourd’hui. Ma thèse est que les forces qui pourraient conduire à un effondrement ou à une démocratisation du régime n’existent pas encore, alors que des forces de soutien au régime autoritaire continuent à s’exercer. Je ne prétends pas savoir combien de temps cette situation durera.
Lorsque je dis que le système autoritaire est «persistant», je ne veux pas dire qu’il est immobile. On constate un grand nombre de changements de politique et, même s’ils sont moins nombreux, quelques changements structurels. La capacité de s’adapter à de tels changements fait partie de la «persistance». Mais si on met entre parenthèses l’impact hypothétique d’une force qui ne serait pas visible aujourd’hui – changement exogène ou évènement contingent –, la tendance actuelle est celle d’un maintien d’un régime autoritaire, et non d’un changement de nature du système.
La politique américaine vis-à-vis de la Chine doit être conçue et conduite en fonction de cette situation.
Autoristarisme persistant
Je qualifie le régime autoritaire chinois de «persistant» car il demeure fortement autoritaire, et fermement attaché au pouvoir. Voici quelques signes de la persistance du régime :
- la tranquille prise de pouvoir de Hu Jintao en 2002-2003 et la manière dont son pouvoir s’est consolidé depuis ;
- la capacité du régime à identifi er les problèmes économiques et sociaux et à mener des politiques capables de répondre à ces problèmes. La réforme du système bancaire et l’abolition de la taxe sur les céréales dans les campagnes constituent des exemples récents. De telles réformes sont rarement appliquées en douceur, mais elles ont souvent des effets significatifs sur le long terme – ce que démontre toute l’histoire des programmes de réformes depuis 1978 ;
- un soutien très large de l’opinion publique au régime. En 2002, lors d’une étude nationale portant sur un échantillon pris au hasard, la question suivante était posée : « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait ou mécontent du fonctionnement de la démocratie dans notre pays ? ». 79 % des Chinois ainsi sondés ont affirmé être assez ou très satisfaits, un taux qui place la Chine en deuxième position parmi huit pays asiatiques ayant mené des enquêtes similaires (5)Tianjian Shi, “China: Democratic Values Supporting an Authoritarian System”, dans Yun-han Chu, Larry Diamond, Andrew J. Nathan et Doh Chull Shin (dir.), Citizens and Democratic Politics in East Asia (à paraître). (de nombreux Chinois ne contestent pas l’affirmation du régime selon laquelle il serait une démocratie) ;
- le fait que revendications sociales et dissidence politique ne parviennent pas à joindre leurs efforts. Il y a effectivement des désordres sociaux, comme le montre notamment la donnée statistique souvent citée qui évalue à 84 000 le nombre d’«incidents de masses» en 2005, mais les mouvements de protestation ne se fédèrent pas. Pour paraphraser Mao, une simple étincelle ne suffit pas aujourd’hui à commencer un feu de prairie, et ceci est dû aux efforts des «pompiers» du régime.
Les racines de la résilience
Voici les éléments qui sécurisent la mainmise du régime autoritaire sur le pouvoir :
- la croissance économique a amélioré le bien-être de la plus grande partie de la population, lui donnant un intérêt à la survie du régime actuel, en tous cas tant qu’elle continue à bénéficier de ses politiques et de sa stabilité ;
- en matière de politique étrangère, le régime a obtenu des résultats, en apparence et en réalité, comme l’attribution des jeux olympiques de 2008 à Pékin, la résistance aux États-Unis et au Japon sur de nombreuses questions, et (c’est ainsi que le perçoivent les citoyens chinois) le blocage des tendances indépendantistes du président taïwanais Chen Shuibian. De telles performances entraînent un sentiment de fierté au sein d’un public nationaliste ;
- le régime maintient plusieurs institutions devant servir de valves de sécurité qui, pour inefficaces qu’elles soient, mettent à la disposition des citoyens mécontents une alternative à l’opposition au parti au pouvoir. Ceci inclut le système des «lettres-et-visites», des tribunaux, le système de règlement des litiges administratifs, la possibilité d’écrire des lettres aux médias, et les salles de discussion sur Internet (qui sont surveillées et manipulées par le gouvernement) ;
- le régime a pu utiliser la répression pour prévenir l’émergence de toute opposition politique substantielle. Il amadoue les manifestants en leur offrant des concessions partielles alors que par ailleurs il arrête les organisateurs. Lorsqu’il est confronté à des opposants déterminés et organisés comme le Parti démocratique chinois ou le Falungong, il commence par observer, puis il arrête et emprisonne les militants. Le régime a créé une force de cyber-police de la Toile et investi dans une technologie qui lui a permis jusqu’ici de neutraliser l’utilisation d’Internet, que ce soit pour coordonner des organisations ou pour déclencher des mouvements spontanés ;
- le régime a dirigé de loin le système complexe de propagande, de sorte que l’opinion publique perçoive une certaine diversité et une liberté significative dans les médias, alors que les messages politiques sensibles sont éliminés de la sphère publique (6)Ashley Esarey, Speak No Evil: Mass Media Control in Contemporary China, Freedom House, Washington, 2006. ;
- c’est le Parti qui désigne en son sein les élites économiques et sociales, si bien qu’il est devenu une étape nécessaire pour les personnes qui ont des projets (7)Pour les politologues, le fait d’être la seule option disponible dans une société est considéré aujourd’hui comme un indicateur de la consolidation des régimes démocratiques en sciences politiques. Il est logique que le même critère s’applique aux régimes autoritaires.. Ainsi, la plupart des entrepreneurs et intellectuels ambitieux travaillent avec le Parti, qu’ils en soient membres ou que leur relation relève du clientélisme informel ;
- le régime dispose de système de prises de décision politique nécessaires pour réagir aux évolutions économiques et sociales. Même si une grande partie de l’administration du pays est corrompue, le régime a installé au sein de l’organe central du parti et de quelques ramifications provinciales des technocrates qualifiés. Ceux-ci réunissent des données, entretiennent experts et groupes de réflexion, et délibèrent entre eux afin que ceux qui organisent la bureaucratie soient écoutés. Le gouvernement est ainsi capable d’identifier ses principaux problèmes (par exemple en ce qui concerne le système financier, la politique environnementale par rapport aux charges qui pèsent sur les paysans et au filet de sécurité sur le bien-être social), et il prend souvent (pas toujours) des décisions reposant sur un bon niveau d’expertise technique. Non seulement le gouvernement est capable de prendre des décisions, mais il peut aussi souvent (pas toujours), les imposer à l’administration ;
- un élément crucial de la persistance du régime réside dans la soif de pouvoir de son élite. Les dirigeants se serrent les coudes. S’ils devaient se séparer (comme Gilley (8)Bruce Gilley est professeur adjoint des Affaires Internationales à la New School University à New York. Auteur de China’s Democratic Future et Tiger on the Brink: Jiang Zemin and China’s New Elite. le prévoit), alors il est exact que cela signerait rapidement la fin du régime, qu’il s’effondre ou qu’il se lance dans une transition démocratique. Mais les dirigeants ont bien compris la leçon des événements de Tian’anmen et de la chute des régimes communistes en Union soviétique, en Europe de l’est et en Pologne, selon laquelle la chose la plus importante pour eux est de ne pas montrer de divergence. Comme Mao le disait, « de toutes les priorités, garder le pouvoir est la plus importante » (9)Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals, Mao’s Last Revolution, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, 2006, p. 168.. C’est dans ce but que l’élite a mis en place des règles qui limitent l’intensité des conflits politiques. Parmi ces règles, on trouve celle qui veut que les principaux dirigeants prennent leur retraite à 70 ans, le fait que ces dirigeants importants puissent prendre des décisions dans les domaines qu’ils maîtrisent, mais que les décisions importantes soient prises collectivement, et que les personnes plus âgées, à la retraite, n’interviennent pas dans le champ politique. C’est grâce à cela que, sous les présidences de Jiang Zemin et Hu Jintao, les dirigeants ont maîtrisé leurs relations de manière à éviter l’émergence de toute rupture destructrice, qu’elle provienne du pouvoir ou de la politique.
* Andrew J. Nathan est membre du National Committee on U.S-China Relations et de l’American Political Science Association. Il est aussi professeur de sciences politiques à l’université de Columbia.
Ces remarques ont été présentées dans le cadre des débats de la Fondation Carnegie pour la paix internationale (Carnegie Endowment for International Peace) en 2006-2007, sur le thème «Une nouvelle conception de la politique chinoise » (Bibliothèque du Congrès, Washington, 5 octobre 2006).
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