Oléoducs et gazoducs chinois à l’aube du XXIe siècle : les vecteurs d’une diplomatie de l’énergie
Il est malaisé de cerner l’origine du revirement de la Russie : risques d’un oléoduc «captif» entièrement dédié au marché chinois ? Craintes de la pression démographique chinoise sur ses frontières et d’un déséquilibre croissant des termes de la relation commerciale russo-chinoise (19)La Russie exporte vers la Chine de l’énergie et des matières premières, à hauteur de 80 %, alors que la Chine exporte chez son voisin de l’électronique et des produits industriels, à hauteur de près de 50 % ; les échanges commerciaux se sont certes élevés en 2005 à une trentaine de milliards d’euros, soit une augmentation de 37 % par rapport à l’année précédente, mais ils restent liés aux livraisons d’hydrocarbures russes à la Chine. Sur ces aspects, voir Lucia Montanaro-Jankowsi, op. cit., p. 71 ? Avantages représentés par le financement japonais (20)Le Japon avait en effet menacé de retirer son aide au projet si un embranchement vers la Chine était construit avant l’achèvement de la canalisation principale vers la côte pacifique. Tokyo s’est également engagé, au cours de la visite de Vladimir Poutine, à appuyer la candidature de la Russie à l’OMC. ? Il n’est nullement exclu que la Russie, appliquant à ses marches de l’est la «recette» expérimentée en janvier 2006 vis-à-vis de son voisin ukrainien, ait habilement tiré parti de la rivalité qui oppose la Chine et le Japon en mer de Chine (21)Le Japon accuse la Chine d’empiéter sur sa zone économique exclusive en mer de Chine orientale, en procédant discrètement à des forages dans une zone située à quelques centaines de kilomètres de l’archipel japonais des Senkakus (Diaoyutai, en chinois) et qui abriterait des gisements de gaz naturel évalués en 1999 à 200 milliards de mètres-cubes. La proposition du Japon de développer conjointement cette zone a été rejetée par la Chine.. La victoire à l’arraché du second pourrait ainsi être la conséquence de concessions japonaises dans le vieux contentieux des îles Kouriles, qui oppose Tokyo et Moscou depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
On voit bien l’équilibre subtil qui oppose et unit, en Asie centrale, la Chine et la Russie : alors que la Chine investit de plus en plus le « pré carré » russe, elle se voit tenir en haleine par son voisin dans le projet d’oléoduc du Pacifique, alors que l’oléoduc Atasu-Alashankou, qui permet de desservir le pétrole sibérien, sert de trait d’union entre les deux géants.
Bien que la Russie reste à l’heure actuelle largement bénéficiaire de ses relations énergétiques avec la Chine (22)Sur les 14 accords signés lors de la visite à Pékin du président Poutine, le 22 mars 2006, quatre ont concerné l’énergie, en s’inscrivant dans une stratégie de diversification des exportations russes et d’accès à de nouveaux marchés., l’irruption de la Chine dans son « arrière-cour » est un phénomène nouveau qui pourrait conduire Moscou à s’interroger sur le potentiel de nuisance de la Chine dans son « étranger proche ».
L’Inde, un concurrent redoutable
L’on retrouve, dans le nouveau « Grand jeu » des pipelines en Asie centrale, les « deux couples conflictuels » que Valérie Niquet, spécialiste de la Chine, discerne dans la région : le couple sino-japonais et le couple sino-indien (23)Valérie Niquet, « Les grands enjeux stratégiques en Asie », Défense nationale, janvier 2006, p. 7. On vient de commenter un aspect des relations tumultueuses du premier ; celles du second sont la parfaite illustration de l’affrontement des puissances de l’Asie pour la disposition de l’énergie indispensable à leurs économies en plein essor.
À l’instar de la Chine, trouver du pétrole est en effet la priorité de l’Inde, qui dépend de ses importations de brut pour couvrir 70 % de ses besoins. Ce pays est aujourd’hui au carrefour de plusieurs projets majeurs d’acheminement du gaz et du pétrole. Longtemps suspendu au sort des négociations entre les deux frères ennemis, la liaison pétrolière entre le Pakistan et l’Inde connaît aujourd’hui une impulsion inédite. Lors de leur rencontre des 12 et 13 juillet 2005 à Delhi, les ministres indiens et pakistanais du pétrole ont discuté des modalités techniques, commerciales, financières et juridiques du projet en vue de la signature d’un accord intergouvernemental en 2006, date fixée pour le début des travaux ; les deux partenaires, liés par les mêmes intérêts, semblent désormais décidés à aller de l’avant (24)Voir Philippe Sébille-Lopez, Géopolitique du pétrole, Armand Colin, Paris, 2006, pp. 335-336. Au grand dam des États-Unis dont l’action reste guidée, entre autres objectifs, par celui d’empêcher l’Iran, qui demeure frappé par l’Iran-Lybia Sanction Act (ILSA), de retirer de sa position géographique tout revenu substantiel et contrôle sur les exportations.. En 2005 également, le Turkménistan et l’Afghanistan sont convenus d’accélérer la pose d’un gazoduc de 1680 kilomètres entre Dauletabad-Donmez et la ville de Fazilka, à la frontière indo-pakistanaise, via Herat et Kandahar en Afghanistan, Quetta et Multan au Pakistan.
Vis-à-vis de l’Inde, la Chine a cependant obtenu un avantage décisif au Myanmar (Birmanie), avec lequel elle a signé, en janvier 2006, un memorandum of understanding qui permet l’approvisionnement de la province chinoise du Yunnan en gaz du gisement de Shwe, dans le golfe du Bengale, sur une période de trente ans. Pékin, qui contrôle en Birmanie un nombre de plus en plus important de leviers économiques, militaires et stratégiques, profite ainsi de l’impuissance des autorités indiennes à promouvoir efficacement leur coopération avec le Myanmar. La visite à Rangoon du président indien Abdul Kalam, le 12 mars 2006, a certes été accompagnée par la signature d’un accord prévoyant l’étude de faisabilité d’un gazoduc reliant l’État birman d’Arakan et Calcutta, à travers les régions indiennes du nord-est et permettant à la Fédération indienne de s’approvisionner dans les importantes réserves gazières de l’ouest birman, mais ces engagements n’ont pas été à la hauteur des avantages concédés quelques mois plus tôt à Pékin (25)Voir Francis Deron, « La Chine et l’Inde courtisent la junte birmane en lorgnant ses réserves de gaz », Le Monde, 14 mars 2006, p. 6. Les réserves de gaz birmanes sont estimées à 0,53 trillion de mètres-cubes, soit un quart environ des réserves chinoises.. Certains observateurs ont discerné dans le nouvel intérêt de la Chine à l’égard de la Birmanie, la raison d’un récent infléchissement de la politique du département d’État américain vis-à-vis de ce pays, dont les États-Unis fustigent désormais la junte au pouvoir avec une ardeur plus marquée (26)Voir notamment Philippe Sébille-Lopez, op. cit., p. 308.
C’est donc avec scepticisme que les observateurs ont accueilli la mise en sommeil par la Chine et l’Inde de leurs contentieux territoriaux le long de la chaîne himalayenne puis la signature, en janvier 2006, d’un accord établissant une stratégie commune d’approvisionnement en énergie : « Si les deux pays ont des objectifs communs – la sécurité de leurs approvisionnements – ils sont après tout concurrents dans la grande arène internationale quand il s’agit d’acquérir des actifs énergétiques » (27)Leo Drollas, économiste en chef au Centre for Global Energy Studies, cité par Bulletin de l’industrie pétrolière, n° 10518, 23 janvier 2006, p. 8. La Chine soutient officiellement la candidature de l’Inde à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, alors qu’elle ne cache pas son hostilité à la candidature du Japon..
Dans ce contexte de concurrence entre l’Inde et la Chine, la proposition d’Oil and Natural Gas Corporation Overseas (ONGC) ne peut manquer d’être signalée. Il s’agirait de relier la Russie, la Chine et l’Inde par une « autoroute de l’énergie » (Energy Highway), à travers le Tukménistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Le pipeline traverserait le Xinjiang chinois à Kashgar, puis franchirait le Ladakh et le Kashmir, la ligne de démarcation sino-indienne avant d’approvisionner en gaz l’Inde septentrionale. Cette voie RCI (Russia, China, India) soulèverait d’insurmontables problèmes techniques (il s’agirait de franchir les glaciers qui surplombent la frontière sino-pakistanaise), de sécurité et porterait inévitablement atteinte à l’environnement de ces régions (28)Aftab Kazi, “Is the proposed Russia-China-India Pipeline Feasible?”, Central Asia-Caucasus Analyst, 13 janvier 2003, sur le site Internet : http://www.carianalyst.org/view_article.php?articleid=378.).
Les États-Unis, observateurs inquiets
Les États-Unis, qui connaissent comme la Chine une dépendance pétrolière croissante et s’efforcent de sécuriser en Asie centrale leurs sources d’approvisionnement, considèrent les menées chinoises avec inquiétude : « La Chine avance, pendant que nous nous perdons dans des débats ineptes et des rhétoriques partisanes », déclarait le 8 février 2006 le président de la Commission des ressources de la Chambre des représentants américaine (29)Richard Pombo, cité par Pétrostratégies, n° 956, 20 février 2006, p. 6. De son côté, « la Chine est sensible à la présence de troupes américaines dans cette région, et exprime justement son inquiétude et même certaines craintes à cet égard » (30)Général Zhang Changtai, attaché de défense chinois à Paris : « Les défis stratégiques de la Chine », Défense nationale, janvier 2006, p. 69. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), une alliance régionale conduite par la Chine et la Russie, a appelé en juillet 2005 les États-Unis à fixer une date pour le retrait de leurs forces des bases d’Ouzbékistan et du Kirghizstan.
Pour les États-Unis, la pire des configurations consisterait probablement dans une alliance entre les trois géants asiatiques : la Chine, l’Inde et la Russie. Le 2 juin 2005, les ministres des Affaires étrangères des trois puissances, réunis à Vladivostok, réaffirmaient leur volonté de garantir la stabilité et la sécurité de la région, de se donner plus de poids sur la scène internationale et de resserrer leurs liens économiques, notamment dans le secteur crucial de l’approvisionnement en hydrocarbures. « Même si cette alliance, contre-nature au moins dans sa composante sino-indienne, risque d’être éphémère, elle pourrait ponctuellement sur certaines questions, se révéler gênante pour Washington » (31)Philippe Sébille-Lopez, op. cit., p. 330. La dernière réunion de l’OCS, le 15 juin, a donné un mauvais signal au gouvernement américain. Les membres de cette organisation, instituée le 15 mai 2001 sur le socle du « Forum de Shanghai » regroupant la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan dans un effort conjoint contre « l’extrémisme, le terrorisme et le séparatisme », n’ont pas caché leur méfiance, si ce n’est leur hostilité à l’égard des menées américaines dans la région : « Ils [les États-Unis] n’apprécient pas que la Russie et la Chine fassent cause commune pour résoudre certains problèmes, n’aiment pas que l’Inde et le Pakistan y participent, que l’Iran soit attiré. Ils ne peuvent influencer l’organisation et cela les inquiète » (32)Daniel Vernet, « Au forum de Shanghai, Russes, Chinois et Iraniens font contre-feu à Washington », Le Monde, 17 juin 2006, p. 4. Sur l’OCS, voir Isabelle Facon, « Les enjeux de sécurité en Asie centrale : la politique de la Russie », Annuaire français de relations internationales, vol. V, 2004, notamment p. 662 et note 33.. De fait, si l’OCS s’élargissait à l’Inde et à l’Iran pour constituer un bloc régional stratégique fondé, notamment, sur les intérêts énergétiques de la mer Caspienne, elle pourrait devenir le fer de lance de la protection des pipelines de la zone contre le terrorisme islamiste (33)Voir la carte du « Grand jeu pétrolier » intitulée
« Le grand jeu russo-américain », « Pétrole », dossier de Courrier international, n° 678, du 30 octobre au 5 novembre 2003, pp. 50-51, qui replace les principaux projets de pipelines de la région Caucase-Asie centrale en regard des organisations de sécurité régionales, telles que l’OCS..
Le département d’État américain s’est également alarmé des méthodes expéditives utilisées par la Chine vis-à-vis de pays « aux politiques néfastes pour la stabilité mondiale » (34)Anthony Wayne, sous-secrétaire d’État américain, devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, cité par Pétrostratégies, n° 931, 1er août 2005, p. 8. Déjà critiquées pour leur politique d’investissements dans certains pays africains et en Iran, les autorités chinoises n’ont pas eu à se faire prier pour décider du renforcement de leur coopération avec l’Ouzbékistan, peu après le massacre perpétré par les forces ouzbèkes dans la ville d’Andijan, le 13 mai 2005 (700 morts), alors-même que le président Karimov exigeait le départ des forces américaines de la base de Karchi-Khanabad, utilisée pour les opérations militaires et humanitaires en Afghanistan, jetant un froid sur les relations avec Washington. Pourtant, Pékin a rejeté, en avril 2006, les accusations de non-respect des droits de l’homme dans sa quête de pétrole et d’autres ressources naturelles destinées à alimenter une économie à la croissance galopante (35)Bulletin de l’industrie pétrolière, n° 10590, 5 mai 2006, p. 6.
Une source potentielle de conflits
L’enjeu de l’accès à l’énergie représente un risque géopolitique. Les grands axes de transit d’hydrocarbures par voie terrestre constituent presque invariablement le théâtre de rapports politiques des plus tendus. Il en est ainsi de l’Asie centrale que George Lenczowski, professeur à l’université de Berkeley, appelle la « périphérie du Moyen-Orient » et qu’il juge désormais interdépendante de cette dernière zone (36)«Outer periphery of the Middle East» (George Lenczowski, «Major Pipelines in the Middle East: Problems and Prospects», Middle East Policy, vol. III, n° 4, avril 1995, p. 40).. Nouvel axe du monde », aux dires de Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité du président Carter (37)Cité par Libération, 8 juillet 1998, p. 10, la région Caspienne-Asie centrale s’inscrit dans le cadre plus global de la recomposition géopolitique dans l’«Eurasie» d’après Guerre froide. Cet axe de transit reste l’enjeu de rivalités qui, s’ajoutant aux capacités limitées, au manque d’infrastructures d’exportation adéquates et à la détérioration du réseau de pipelines, ont suscité un interminable débat sur le choix des routes d’évacuation du pétrole de la mer Caspienne parmi les puissances de la région.
Aux caractéristiques propres de la zone, s’ajoutent deux constatations préoccupantes. D’une part, il est devenu un lieu commun d’insinuer que la prochaine guerre froide pourrait être asiatique (38)Voir notamment Jean-François Susbielle : Chine, USA, la guerre programmée, First, Paris, 2006, et Thérèse Delpech : L’ensauvagement, Grasset, Paris, 2005, surtout pp. 278-299. D’autre part, on sait que les deux conflits mondiaux ont en partie été déclenchés par l’inquiétude du Japon et de l’Allemagne, confrontés au contrôle par les autres puissances de leurs sources d’approvisionnement en énergie et en matières premières.
La situation de la Chine et des pays qui en sont limitrophes, au regard de l’énergie, fait apparaître des déséquilibres et des tensions tels que l’explosion de conflits n’est pas à exclure. En dehors de quatre d’entre eux (la Russie, le Kazakhstan, le Vietnam et le Kirghizstan) qui connaissent une situation excédentaire en pétrole brut, l’ensemble de ces pays, bien qu’abritant plus de 50 % de la population mondiale, ne rassemble que 9,7 % des réserves mondiales de pétrole brut ; parmi eux, la Chine ne représentant que 1,8 % de ces réserves alors qu’elle totalise 20,4 % de la population mondiale (39)Le cabinet californien Laguna Research Analysts se fonde, pour cette estimation, sur les 18 pays de l’« anneau circum-chinois » (China Rim), limitrophes (Afghanistan, Inde, Kazakhstan, etc.) ou non-limitrophes (Japon, Corée du sud, Philippines et Taiwan) ; voir le résumé de cette analyse livré par Oil & Gas Journal, volume 103, n° 17, 2 mai 2005, p. 40. Outre le différend Chine-Japon en matière d’exploration pétrolière en mer de Chine et la cohabitation avec la Russie en Asie centrale, il faut citer parmi les sources potentielles de friction dans la zone l’enjeu de la sécurisation de l’accès de l’empire du Milieu au golfe du Bengale et au golfe persique, via le Myanmar ou le Pakistan, obsession qui pourrait se heurter aux intérêts de l’Inde.
Dans ce contexte historique, le développement de l’arsenal militaire chinois n’est pas sans inquiéter ses voisins et les États-Unis (40)En 2005, les dépenses militaires chinoises ont été officiellement établies à 244,65 milliards de yuans (30 milliards de dollars), ce qui représentait une hausse de 12,6 % par rapport à 2004. Les experts américains estiment que ce chiffre serait plus vraisemblablement de l’ordre de 50 à 70 milliards de dollars (Bruno Lesvez,
« La Chine se muscle », Valeurs actuelles, n° 3600, 25 novembre 2005, p. 36).
Lors de sa visite à Pékin, en octobre 2005, le secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld avait observé que « de nombreux pays s’interrogent sur le rythme et l’ampleur de l’expansion militaire chinoise » (cité par Bruno Philip, « La montée en puissance militaire de la Chine inquiète l’Amérique », Le Monde, 21 octobre 2005, p. 2). Jusqu’à présent tournée vers la défense du pays, l’Armée populaire de libération (APL) est désormais en mesure d’intervenir sur des théâtres extérieurs.
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