La disparition du vieux Pékin
par Nicolas Vinoy
La rupture. Un mot incontournable pour définir l’importante mutation architecturale que vit aujourd’hui la Chine. Les plus grandes villes chinoises sont désormais méconnaissables pour l’observateur d’il y a seulement quinze ou vingt ans. La destruction créative se pose en nouveau credo des autorités, dont la volonté légitime de modernisation s’effectue souvent au détriment du riche patrimoine de l’empire du Milieu. Peu à peu, les derniers vestiges de l’architecture traditionnelle volent en éclats. L’ancien dans sa globalité – ou presque – tombe sous les coups des bulldozers, entraînant la disparition complète (Zhengzhou et Taiyuan), ou partielle (Nankin, Xi’an, et Suzhou (1)Frédéric Edelmann, Françoise Ged (dir.), Positions, portrait d’une nouvelle génération d’architectes chinois, Actar/Cité de l’architecture et du patrimoine, Barcelone/Paris, 2008.) de villes historiques…
Mais, sans conteste, Pékin et sa récente et prodigieuse métamorphose, symbolisent le mieux cette politique de modernité destructrice, dénoncée par nombre d’intellectuels, comme Catherine Xia, écrivain et essayiste franco-chinoise née et résidant toujours dans la capitale : « Ce qui se passe ici est un drame pour le patrimoine mondial. Les quartiers historiques représentaient l’âme du vieux Pékin, un véritable musée vivant d’architecture et d’urbanisme. Une ville qui détruit son passé n’a pas d’avenir (2)Entretien de l’agence France-Presse, août 2008. ».
Pékin, cité médiévale
Pour prendre toute la mesure de ce bouleversement culturel opéré ces deux dernières décennies dans la capitale chinoise, un bref rappel historique s’impose.
En l’an 1267, Hu Bilie, premier empereur de la dynastie Yuan (1271-1368), décide de construire sa capitale, Dadu, sur l’actuel site de Pékin. Toute la conception de la future ville se base sur le code de conduite confucéen qui gouverne à l’époque les rapports interpersonnels de la société féodale chinoise. Les premiers hutong (ruelles) et siheyuan (maisons à cour carrée) apparaissent et s’affirment comme l’expression même de ce code, maintenant au sein de chaque quartier et de chaque habitation, le système social hiérarchique. Les principales règles de conduite dans une maison traditionnelle marquent ainsi une stricte distinction entre l’intérieur et l’extérieur, le supérieur et l’inférieur, l’homme et la femme, le maître et le domestique.
Dans le détail, l’aile nord de chaque siheyuan s’avère la plus importante puisqu’orientée au sud et donc recevant prioritairement la lumière du soleil. Par conséquent, la chambre centrale, pièce bénéficiant du meilleur emplacement, devient la salle de réception ou la salle des ancêtres. Les chambres situées à l’est de l’aile nord sont généralement occupées par les grands-parents, et celles de l’ouest par le chef de famille.
Les générations les plus jeunes logent dans les ailes est et ouest du siheyuan. Traditionnellement, le fils aîné et sa famille logent dans l’aile est, tandis que le cadet et sa famille résident dans l’aile ouest.
L’aile sud de la maison abrite les chambres d’amis, les salles d’études, les cuisines et les réserves. Les fenêtres des chambres donnent toutes sur la cour centrale. Des murs écrans sont dressés directement dans les portes principales, afin d’empêcher la vue depuis l’extérieur. La vie à l’intérieur de la cour relève ainsi d’un monde confiné, qui souligne la différence de statut entre les générations, les primautés filiales et les sexes.
Véritables symboles de l’architecture traditionnelle de l’empire du Milieu et du mode de vie si particulier en découlant, les siheyuan et les hutong demeurent les principales caractéristiques du tissu urbain pékinois pendant près de sept siècles. Même malmené lors de la période maoïste, l’essentiel de ce patrimoine résiste jusqu’au début des années 1990. Mais l’accélération des réformes voulues par Deng Xiaoping, et le spectaculaire développement économique qui s’en suit dans la capitale, vont rapidement précipiter le vieux Pékin dans son tombeau.
Le prétexte des Jeux olympiques
Tout commence par un simple sinogramme tracé à la peinture blanche, qui apparaît aux murs d’un hutong, une ruelle du centre historique de la capitale : 拆. Il signifie littéralement « chai », soit « à détruire ». Dans le meilleur des cas, les habitants du quartier disposent de deux à trois semaines avant que leurs maisons traditionnelles ne soient entièrement rasées. « Les dégâts sont inouïs », déplore Li Xinjia, l’un des responsables de l’Institut de sauvegarde du patrimoine, une ONG de Pékin : « De 1949 à 1990, le nombre de
hutong est resté stable à environ 3000. Mais en l’an 2000, il n’y en avait déjà plus que 2500, et aujourd’hui on en dénombre un millier. C’est bien simple : en moyenne, trois hutong disparaissent chaque semaine depuis 2001 (3)Agence Reuters, « La mort des hutong », juillet 2008. ».
2001, l’année de l’obtention des Jeux de Pékin par le pouvoir, est le véritable début de l’emballement du système pour faire de la ville olympique de 2008, le symbole de la toute nouvelle puissance économique chinoise. L’utilisation des Jeux à des fins urbanistiques n’est pas une spécificité propre à la Chine, mais bien la caractéristique commune à l’ensemble des pays et des villes accueillant cet événement sportif planétaire, et ce depuis les Jeux canadiens de Montréal en 1976. L’ampleur de la profonde et fulgurante métamorphose de Pékin reste cependant, et pour longtemps, un cas à part : « Les Jeux n’ont été qu’un prétexte de la part des autorités pour vendre la ville aux promoteurs immobiliers », juge aujourd’hui l’architecte vénézuélien Antonio Ochoa-Piccardo (4)Ibid qui travaille depuis 15 ans dans la capitale chinoise. Il déplore « le manque de réflexion préalable de la part des responsables chinois sur la mobilité et les transports. Il n’y a pas eu au départ une véritable politique urbaine clairement définie comme à Barcelone pour les Jeux de 1992 ».
En l’espace de sept ans, le centre-ville de Pékin se transforme dans tous les sens, à une vitesse phénoménale. La construction de sites olympiques, de tours de bureaux, de complexes résidentiels et autres centres commerciaux, entraîne une démolition quasi systématique des vieux quartiers, au nom de ce que la municipalité appelle « l’indispensable développement urbain ». Mais comme le souligne fort justement Frédéric Edelmann, journaliste pour Le Monde et récent commissaire de l’exposition « Dans la ville chinoise » au palais de Chaillot, cet essor constructif sans précédent dans l’histoire de l’humanité, porté sans aucun doute par une réelle volonté de modernisation, s’explique aussi et surtout par une spéculation qui place la construction comme principale source d’enrichissement de la Chine contemporaine : « Légitimer la destruction de ce patrimoine historique par les nécessités du développement urbain est un contresens. La densification apparente des quartiers anciens n’a plus rien à voir avec l’amélioration de la vie, mais tout avec la spéculation foncière : les surfaces des logements – notamment les plus luxueux – augmentent, mais non la population logée (5)Frédéric Edelmann, « La Chine fait table rase », Le Monde, 2006 ».
Le combat des défenseurs du patrimoine
Qu’en pense la population chinoise ? La dernière enquête de l’Institut de sauvegarde du patrimoine, réalisée auprès des habitants des vieux quartiers, révèle un avis partagé : si un bon tiers s’oppose aux destructions, près de la moitié d’entre eux ne regrette pourtant pas de devoir quitter des maisons souvent insalubres pour des appartements neufs. La modernité au service de la lutte contre la précarité devient l’argument récurrent du discours des autorités pour convaincre les plus réticents : « Les étrangers sont contre la destruction des hutong et des siheyuan car ils les trouvent pittoresques. Mais qu’ils viennent y vivre un an, qu’ils sachent un peu ce que c’est que de s’habiller les nuits froides d’hiver pour aller aux toilettes, et ils comprendront que les Pékinois n’ont pas de regret (6)Agence France-Presse, « Pékin, ville nouvelle », juillet 2008. », lance Hu Yuanzi, professeur à la retraite ayant vécu 35 ans dans un hutong au nord-est de la ville. Le vieil homme habite aujourd’hui un appartement moderne en bordure du cinquième périphérique : trois pièces, salle de bains avec douche et chauffage central. «J’ai passé ma vie dans une petite maison mal chauffée, je veux au moins vivre le temps qu’il me reste dans de bonnes conditions même si c’est à l’extérieur de la vieille ville », explique-t-il, conscient néanmoins d’avoir été rejeté comme tant d’autres du centre historique, désormais hors de prix pour le pékin moyen. « Bien sûr, nous avions une vie communautaire qui n’existe plus aujourd’hui, mais le quotidien était difficile. Nous nous chauffions au charbon, la maison était toujours sale et enfumée. Chaque année, des gens mouraient, empoisonnés par les émanations d’oxyde de carbone provenant de la combustion du charbon. Comment voulez-vous regretter cela ? »
Le profond changement de la population pékinoise sur 60 ans illustre également l’évolution des mentalités observée chez les habitants de la capitale. De 4 millions en 1949, la population pékinoise frôle aujourd’hui la barre des 17 millions, avec une majorité originaire de province : « Les habitants ont changé », soupire Li Xinjia de l’Institut de sauvegarde du patrimoine. « Il y a 30 ans, c’était encore de vrais Pékinois qui vivaient ici. Avec le développement économique de ces dernières décennies, sont arrivés des gens qui n’ont pas d’affection particulière pour cette ville. Tout ce qu’ils viennent chercher, c’est du travail et des conditions de vie meilleure que dans les campagnes. Il est par conséquent très difficile de leur faire prendre conscience de l’importance de ces vieux quartiers, et du mode de vie qui va avec. » Alors l’Institut organise des formations pour apprendre aux gens à entretenir leur vieille maison, ou imagine des microcrédits pour y maintenir les familles les plus pauvres. Le défi est quotidien pour les membres de l’ONG, comme d’ailleurs pour l’ensemble des défenseurs de ce patrimoine, intellectuels, avocats, historiens, dont le combat fait l’objet d’une attention toute particulière des autorités.
L’exemple de Ni Yulan en est une preuve flagrante. Depuis plus de dix ans, cette avocate de 47 ans est engagée dans la lutte contre les démolitions des vieux quartiers et contre les expropriations sauvages des habitants. Avec l’aide de ses militants, elle a dénoncé à plusieurs reprises les compensations financières insuffisantes accordées aux familles expulsées par le gouvernement, indemnisations fréquemment en dessous du prix du marché – de l’ordre de 10000 yuans le mètre carré, soit 1000 euros environ, contre 30000 à 40000 yuans normalement, donc 3000 à 4000 euros. Accusée en 2002 d’avoir porté atteinte à la propriété publique lors d’une manifestation contre la destruction d’une maison traditionnelle et emprisonnée pendant un an, Ni Yulan a de nouveau été arrêtée au mois d’avril 2008 pour s’être opposée, cette fois-ci, à la démolition de sa propre maison. Son procès, prévu le 4 août – soit quatre jours avant l’ouverture des Jeux olympiques devant accueillir plus de 20000 journalistes étrangers – s’est trouvé opportunément reporté à une date ultérieure, le parquet invoquant un besoin de temps pour rassembler des preuves. Toujours dans l’attente de son procès à ce jour, Ni Yulan n’a donc pas assisté au mois de novembre dernier à la destruction de sa maison.
Mais grâce à des combats comme le sien, une première prise de conscience, certes tardive, permet en mai 2006 de définir 25 quartiers « à préserver », le ministre de la Culture Sun Jiazheng regrettant alors publiquement les destructions aveugles du centre historique. Mais ces 25 quartiers sont presque aussitôt redécoupés en 40 entités réduites, et un grand nombre de zones soi-disant protégées sont finalement raccourcies pour faire passer des autoroutes à six ou huit voies. Parallèlement, la ville vient tout juste d’entreprendre la plus grosse campagne de rénovation de quartiers anciens de son histoire moderne. 1474 siheyuan s’apprêtent à être retapées dans une quarantaine de hutong. L’opération, entièrement aux frais de la municipalité, coûtera 250 millions de yuans (environ 25 millions d’euros), soit « la plus grosse somme jamais consacrée à une rénovation de ce genre depuis la fondation de la République populaire (7)« Pékin protège son patrimoine », China Daily, juin 2008. », se félicite ainsi la municipalité, qui vient en outre de classer 658 hutong à son patrimoine. « Faites le calcul. Il reste aujourd’hui environ 1000 hutong à Pékin. Avec ces 658 qui viennent d’être classés au patrimoine de la ville, cela veut dire que plus de 300 hutong sont encore appelés à disparaître sous les coups des bulldozers », explique, fataliste, Li Xinjia de l’Institut de sauvegarde du patrimoine.
Une incompréhension culturelle ?
Loin de vouloir porter au final un quelconque jugement sur ce bouleversement architectural sans précédent dans l’histoire d’une ville comme Pékin, fort est de constater le profond décalage existant entre une vision occidentale, stupéfaite devant la disparition annoncée d’un tel patrimoine – les hutong appartiennent aux lieux les plus prisés des touristes – et une vision chinoise, fort bien résumée par Liang Sicheng (1901-1972), l’un des plus célèbres architectes et historiens chinois du XXe siècle : « Il n’y a généralement pas en Chine une compétition de longévité avec la nature. Les Chinois se contentent d’une loi consistant à remplacer le vieux par le neuf, en considérant la vie et la mort comme un cycle naturel. On ne se soucie pas de la longévité ou de la fugacité des réalités matérielles, on n’a pas l’ambition de ne jamais les voir périr ». Cette destruction presque «meurtrière» du patrimoine pour nos yeux d’Occidentaux, ne relèverait que de l’ordre naturel aux yeux des chinois. Une différence de culture fondamentale que l’écrivain britannique Rudyard Kipling souligna ainsi : « l’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais ces deux mondes ne parviendront à se comprendre ».
Article extrait de la revue Monde Chinois n° 16 – Le renouveau de l’architecture en Chine
Cet article est illustré de photographies d’Adeline Cassier, scènes de vie dans les hutong. Retrouvez-les sur notre site : Voir les photos
Retrouvez également d’autres images d’Adeline Cassier sur son blog : http://chinopsis.canalblog.com
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